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Architecture et démocratie
Chômage, pauvreté, exclusion ! Les territoires sinistres des “cités” leur donnent forme.


Certaines parties de ce texte sont parues dans Le Figaro du 10 novembre 2005 et Le Journal des Arts du 16 décembre 2005.

mise en ligne: mardi 30 janvier 2007


Barres et tours, boîtes à entasser la “marchandise humaine” furent, sans aucun souci de l’espace public, posés là où l’on erre au vu et au su de tous sur des épandages de bitume. Leur façon d’être ensemble, et par conséquent leur rapport avec l’espace public fut exclu de la pensée des architectes, fascinés par les phalanstères de Le Corbusier dont l’esprit communautaire rompaient la continuité des liens avec les rues de la ville. A la lueur de l’incendie, le paysage des banlieues découvre son bitume, avive notre conscience d’idées qui ont servi de justification à ce jeté pêle-mêle de tours et de barres. La croyance que la ville est un assemblement d’édifices et les édifices un empilement de cellules fut une aberration dont on mesure les conséquences désastreuses. Que la responsabilité en incombe à la société toute entière n’exonère ni les pouvoirs publics, ni les idéologues de l’architecture. Déjà, pourrait-on noter combien l’expression “politique du logement” est restrictive, si l’on veut bien entendre que nous ne sommes pas des individus sans être des citoyens, et que le logement qui abrite notre intimité est inséparable du dehors qui a trait à la sphère publique. Et d’abord, comment se reconnaître dans une boîte sans être soi-même réifié ? N’est-ce pas insulter à la dignité des hommes que leur demander de s’identifier à des “cellules” clonées à l’infini ? Qu’en est-il en effet du dehors de la maison sinon qu’il ne peut être neutre, puisqu’il fait lien entre les édifices ? Creuset de la démocratie, espace n’appartenant à personne, il appartient à tous. Comment tous ces jeunes dont il est question ici ne ressentiraient-ils pas le divorce avéré entre la proclamation de valeurs démocratiques et l’univers que ces valeurs construisent ? Que signifie pour ceux qui entrent dans la vie les grands mots de “fraternité”, “vivre ensemble”, “altruisme”, s’ils produisent des caisses à loger ? Que l’architecture et non pas seulement celle des banlieues soient dans un tel état d’abandon est le fait de l’absence de ce qui fait lien, les vides n’y étant que des laissés pour compte, des territoires inintelligibles. Si l’on veut bien entendre que la politique a pour finalité celle du bien commun, alors elle se doit d’être des plus attentive à l’espace public. L’architecture répond-elle actuellement, et hormis les villes, aux idéaux démocratiques ? La réponse est non ! Ce n’est pas de conflit de valeurs dont il s’agit ici, mais d’un conflit entre les buts de la politique et l’univers que ses valeurs construisent. Bref, peut-on faire l’impasse de la visibilité de la démocratie ? Ces jeunes, c’est aussi par l’appropriation des formes de la vie en commun qu’ils adhéreront à la “chose publique”. C’est aux choses du réel de devenir l’objet principal de la démocratie. Ce sont elles, dans leur concrétude, dont les grands mots de la socialité ont besoin pour prendre sens, réconcilier esthétique et bien commun. L’intérêt général, le sens commun, c’est dans les rues et dans les places que ces expressions perdent de leur abstraction, deviennent la visibilité même d’une citoyenneté qu’il est urgent de réapprendre. En ce sens, l’Habitation du monde avive en nous, plus subtilement que la politique, le sens civique et, ajouterais-je, si nous construisons, l’architecture nous construit. Ce n’est que démagogie et parole creuse si on n’affirme pas que la nécessité de construire logements sociaux et équipements doit s’accompagner d’une réflexion sur la façon de traiter leurs relations, et la prise de conscience de l’importance du dehors, foyer de la vie en commun. Alors les jeunes auraient d’autres ressources que “tenir les halls”, “chauffer l’béton”, occuper les sous-sols dans lesquels ils se retranchent. L’absence d’espace public prive les jeunes de la notion même de vie en société. Une limite bien comprise, une dialectique du dehors et du dedans dont les termes sont clairement signifiés, sont une bonne éducation à l’intelligence des limites à la liberté. Tout autant que la société ne saurait être fondée sans l’interdit de l’inceste et l’interdit de manger l’autre, l’architecture n’a d’existence que si nous sommes attentifs à l’édification du dehors. Si nous faisons fi de cet espace commun, s’ouvre alors la porte du délire architectural. La négation de toute frontière produit des mouvements pathologiques. Plus de bornes à la liberté des architectes, et se dressent (je ne parle pas ici de logements sociaux) désormais des formes hystériques tant elles s’abstraient des forces du dehors. De quoi nous effrayer de l’incapacité à penser le désenclavement des ghettos, foyer du communautarisme, si par ailleurs la terre se couvre de totems emplumés de l’individualisme le plus claustral. Comment aujourd’hui repenser le logement social si l’individualisme fait rage et si les instances culturelles et la critique persévèrent à porter au pinacle les totems de l’égotisme ? Il apparaît d’emblée que ce n’est pas d’édifices que je m’entretiens avec vous ce soir ! Etrange intention qui brave l’opinion commune et dont il n’est pas toujours aisé d’apporter une justification. Et cela implique chez moi une certaine abnégation d’aller jusqu’à faire fi de l’admiration que je porte à certaines architectures. Ne nous méprenons pas. Ce qui est en jeu aujourd’hui, ce n’est pas de considérer tels ou tels volumes, tels ou tels édifices. Ne regardons pas aux formes, aux styles, mais à la façon dont les édifices ont la capacité d’être ensemble, d’établir des relations, de se sentir des affinités électives. Cette façon d’appréhender le problème de l’architecture me vaut (dois-je l’avouer) une certaine incompréhension de l’opinion commune qui voudrait que l’on pallie l’état désastreux du visible en construisant de “grands et beaux bâtiments” pour le dire comme Malherbe. La réponse est inactuelle alors que le modelage du monde nous porte à la désespérance et que, si on sait cultiver les plus belles fleurs, le bouquet n’en est pas moins raté. Nul besoin de déplacer mentalement le Palais Farnese, la cathédrale de Bourges, la chancellerie de Bramante ou de déplacer la Vénus des Milo sur un rond-point de banlieue pour reconnaître qu’il n’est pas d’édifice ni d’objet qui résiste à l’arrachement de son espace. C’est la relation avec son environnement qui lui donne sens. Comme s’il se tenait tout autant inscrit au sol que pris dans l’écoulement du vide qu’avec l’autre il construit. Qui ne perçoit que les périphéries de nos villes ne sont qu’un jeté pèle mêle de bâtiments, produisant un effet de chaos quelles que soient les qualités architecturales des édifices. Sous le nom de “paysage urbain”, je voyais la photo d’un carrefour de voies routières. Des boîtes jetées dans la confusion, dans une atomisation à vous mettre en morceaux autour d’une croisée de routes asphaltées bordées de minables hangars et magasins de tôles et de briques. Des trottoirs de plaques disjointes, une forêt de tubes métalliques à ne plus compter les feux tricolores accrochés à des potences d’acier galvanisé, bref, cet univers nôtre. Mais comment nommer “paysage” ce qui nie ce que ce mot appelle d’apaisement, de repos en soi même, de retrait du flux chaotique du monde réduit en morceaux par une idéologie de la technique efficace et toute puissante. Oh, Ce n’est pas qu’elle ne construise de beaux ouvrages, la technique ! Allant jusqu’au chef-d’œuvre quand elle lance comme à Millau ses voiles de filins ! Tout autre est son idéologie par laquelle l’habitation devient logement, l’architecture construction, le logement abri nous dirigeant vers moins que nous-mêmes. Erigent-ils de beaux bâtiments les architectes, coiffant leurs tours des plumes de la subjectivité, déployant une incroyable invention de formes, ils n’en édifient pas moins des objets autarciques, des machines célibataires. Formes molles, bulles, vesses de loup, méduses, coupoles poilues, expressions d’un ego hypertrophié, blocs fracassés, explosés, turgescences flamboyantes et insectes bizarres, toutes les formes de l’invention la plus débridée éradiquent la spatialité et nous brisent. Mais comment ne seraient-ils pas délirants, les bâtiments, si l’espace public n’est pas là pour endiguer leur expansion ; si une pression extérieure ne contribue pas au modelage de leur volume ? Il éclate, le ballon échappé des mains de l’enfant quand il atteint les couches raréfiées de l’atmosphère ! Revenons à l’espace du dehors, espace commun. C’est son négatif qui propose une négociation avec l’édifice, ce qui est collé à lui tant qu’il lui est complémentaire et il appartient à l’architecte d’être libre dans la limite de l’interdit fondateur de la vie ensemble, interdit de laisser le négatif en jachère. Nous voici donc dans l’espace, dans ce rien entouré de quelque chose qui constitue la physique de la ville. L’espacement dirait-on alors, puisqu’ est en jeu dans cette physique un étrange mélange d’air et de matière qui fait du vide le vif de la ville. Le préalable à cette proposition est que l’habitation ne s’arrête pas à la maison et que la tâche des hommes est de faire du monde, du globe terrestre, leur Habitation. Si l’on ne doute pas de notre souci d’habiter (on ne saurait habiter partiellement), la distinction du dedans et du dehors n’en est pas moins utile à notre santé mentale. Ce négatif invisible ne serait-il pas ce qui vient troubler notre pensée de l’architecture en tant qu’il serait une sorte d’inconscient, qu’il serait le fond qui fait forme, ce fond qui trouble la restauration tranquille d’un cogito-réflexif, d’un “je pense” sans paradoxe, d’un je pense qui s’ancrerait aux rochers de certitude sur lesquels Descartes a fondé sa pensée et après lui les théoriciens de l’architecture classique. Pourtant, ce Bâtir manque à l’habitation. Penserait-on l’architecture comme maçonnerie, que celle-ci fait prise, nous incarcère. Mais on a compris que ce qui nous importe, c’est la façon dont le vide fait lieu. Certes, ce qui apparaît ici est l’entre deux, l’intervalle. Mais il nous serait indifférent s’il accordait seulement un passage ou desserrait la maçonnerie. Il ne suffit pas d’un écart, il y faut davantage : que les édifices soient complices, ne soient pas indifférents les uns aux autres. Ce qu’alors nous sommes invités à voir : c’est l’espace comme forme, les intervalles comme chose. Ce qu’à travers la destruction de l’espace nous soupçonnons, c’est que l’objectivité du dehors, la socialité de l’espace commun donne forme à l’architecture. C’est alors l’inconscient, l’invisible qui fait vaciller la naïve sérénité du Bâtir. Ce dehors, il me faut bien le définir plus avant. Cela découle de son exigence d’être habitable, lui aussi, comme ayant part à l’Habitation du monde, son modelage. S’en suit qu’il ne suffit pas de construire des logements. Ce dehors c’est le négatif de la construction certes. Mais sitôt pensé en habitation, le dehors n’est pas seulement ce qui en tant qu’espace se colle à la matérialité de l’édifice. Ce dehors est non seulement possibilité de notre présence, mais il est ce dans quoi nous respirons et lieu de la visibilité. Si je postule que le visible suppose l’intelligible, ce dehors a donc une forme. Ce fond inerte que, depuis longtemps, les peintres ont compris qu’il faisait forme. A l’évidence, Matisse et Giacometti, Picasso et Hantaï inversent le rapport à la toile et au papier dont le blanc émerge, telle la cascade de la peinture asiatique, jusqu’à prendre forme aussi intensément que les troncs en absence dans certaines des aquarelles de Cézanne. Et l’on pourrait alors affirmer que c’est ce manque (ce blanc) qui fait sens. Tout comme s’agissant de ville, l’espacement en constitue la syntaxe en tant que structure de relations. Comment le fond, ce dehors, ce vide, se fait-il espace, intelligible lien du sens ? En n’étant ni fond neutre, ni fond inerte, ni jachère, ni résidu, ni laissé pour compte, mais en se définissant plutôt comme “champ”. Au sens où les physiciens l’entendent, directement en liaison avec les édifices, en avant d’eux. L’espace absolutisé de Descartes laissait le champ libre à une disposition des choses dont la relation n’est affectée que par la mesure. Or, nous étions abusés car “l’espace” qui les sépare reste impavidement une catégorie inviolable, imperméable à la réalité quand la théorie de la relativité générale, en revanche, implique son implication par les corps massifs à la manière dont les balles plus ou moins lourdes déformeraient un tissu élastique. Voilà une image qui accorde non seulement aux choses qu’elles ne sont pas indifférentes les unes aux autres (on le sait certes depuis la découverte de la gravité par Newton) mais encore que l’espace se trouve affecté par leur masse. Notre définition de l’espace comme champ s’accorde au lien de l’édifice et du langage. Champ de force, de tension, de désirs, de paroles partagées, d’affinités, de déplacement qui permet au regard d’établir entre les formes des édifices, analogies, anamorphoses, correspondances, discordances, similitude, homothétie. Nommerais-je deux édifices proches ? L’espacement qu’ils se donnent, j’y reviens, a une forme. On substitue alors à une pensée duelle où se font face des objets, édifices, dans l’étrangeté absolue, un système ternaire où l’intervalle (E) participe de l’un et l’autre de ces édifices comme tronc commun, lieu commun, tiers commun. Que ces édifices se regardent et, à cette seule condition, s’affectent l’un l’autre sortant de leur étrangeté. Une transition s’opère : ils pactisent par l’intermédiaire et grâce à la médiatrice du “moyen” pour le dire comme Jankelevitch. Le troisième terme est ce à partir de quoi le monde s’ouvre à la compréhension. Il est vecteur de sens parce qu’il refuse la différence absolue, la différence qui exclurait le semblable. L’impérieux préalable de définir un fond commun, un espace de sociabilité dynamise donc les formes et fait devoir à toutes les architectures qui le constituent d’être en relation les unes avec les autres. Cela veut dire que la liberté d’un architecte n’est pas sans limites, qu’elle n’est pas inconditionnée, mais que la forme de ce qu’il construit est le négatif de la forme de l’espace commun, son complémentaire, ce qui colle à lui. C’est dire encore que l’altruisme est une sorte d’impératif silencieux puisque nous sommes requis d’appeler la maison d’en face à concourir à notre projet et l’arbre, et tout l’ensemble des choses proches. Nous ne pourrons les abstraire du tableau que nous peignons. Tout architecte a toujours un problème de voisinage à résoudre. Je peux m’isoler dans la lecture de Giuseppe Ungaretti qui me sert d’excitateur. Mais mon regard sur une maison est indivisible du paysage du champ optique. C’est qu’il y a un entêtement des choses à refuser la solitude, une insistance de l’espace à ne s’établir qu’entre des sujets qui ne sont pas indifférents l’un à l’autre. Aussi, l’architecte a-t-il toujours besoin de la construction du voisin pour que la sienne existe, et avec elle la part que nous avons en commun, l’extérieur de notre édifice. On goûtera ici combien l’individualisme, qui tue l’individu et construit ses héroïsmes, place l’espace sur la trajectoire de son annulation. Ainsi, ne peut-on dresser des formes autarciques, n’ayant affaire qu’à elles-mêmes et comme on se plaît à les construire aujourd’hui : chenilles, bulles, vessies, champignons ou porc-épic. Que se dressent, au nom de la liberté de la création, les formes les plus étranges et les plus renfermées sur elles-même, de “lien moins”, ces formes témoignent chez les acteurs de la construction d’un psychisme qui comprime ses constituants , de sujets dans l’impossibilité d’un quelconque déplacement. Si bien que ce qui, dans un édifice, est forme, dépasse sa forme. Fait écho en nous la citation de Henri Maldiney “que dans une œuvre qui existe, une forme n’est pas une forme. Elle n’existe qu’à partir et en vue de toutes les autres, sous l’horizon commun de l’espace qu’elles mobilisent.” Que la maison, toujours sous le regard de l’autre, n’ait pas trait uniquement à celui qui l’habite est inhérent à l’irréductibilité de la maison à une pure intériorité. Je renouvelle à partir de l’architecture l’assertion commune que les pouvoirs d’une collectivité transcendent ceux de chacun des individus qui la composent et que l’intérêt commun n’est pas la somme des intérêts particuliers. La maison n’échappe pas à un apparaître qui appartient à l’autre. Ajoutons toutefois qu’à trop insister sur la continuité de l’espace, on écrirait une histoire à coucher dehors. Le discernement du dehors et du dedans nous préservera de la schizophrénie et de la “dissociation”, terme qui chez les psychanalystes, désigne l’impossibilité d’appréhender les limites du corps. Comprenons que l’image du corps tout comme celle de la maison implique la conscience d’une limite. Et il est certes réconfortant d’avoir un toit et d’entendre le bruit de la pluie. Bien aise de ne pas manquer de toit et de s’épargner les courants d’air mais il est sain d’ouvrir la fenêtre, franchir la porte et fuir est parfois irrépressible. L’aporie du lié et du délié nous harcèle. La maison n’est pas plus ouverte que fermée. Il est fort heureux d’échapper au seul choix que serait l’expression de la pure extériorité ou de la réclusion comme Pharaon dans sa pyramide. Pourtant, ce qui s’impose de plus en plus au monde, c’est le chaos de la mondialisation. C’est dans la mondialisation un jeté pèle-mêle de constructions qui ne délivrent pas dans leurs interstices un espace, un lieu intelligible, un dehors compréhensible, un lieu public. Et par conséquent, notre tâche est de faire face au désordre, à l’anarchie et à la désagrégation de tous les territoires du globe. Il n’empêche, nous sommes devant un dilemme. Il n’y pas d’un côté une mondialisation généralisée - ce qu’à Dieu ne plaise - avec des tours empanachées sur toute la planète, plantées là n’importe comment sur un schéma unique, et des bâtiments semblables d’un bout à l’autre de la terre - des espaces absents et donc impossibles à reconnaître, une non-différenciation harassante et de l’autre des agencements de formes immuables ayant gardé au cours du temps leur intégrité de monde identique à lui-même. Non ! “nous sommes tous exposés à tous les régimes de phases, de gestes et d’objets venus d’ailleurs.” . Certes c’est “l’effacement lent et progressif de toutes les séquences locales” qui mèneraient autant qu’à un clonage généralisé, à une perte générale des repères. On a entendu que si je parlais tant de liens communs, d’espace public, de sphère privée et de sphère publique, c’est que la tâche de la maison comme de la ville est d’offrir aux hommes l’hospitalité. J’évoquais la maison comme un sujet tant on se reconnaît en elle et il est bien vrai que nous sommes là pour faire d’elle autre chose qu’un objet, mais comme de la ville, une œuvre. L’homme a donc besoin d’humaniser toute chose du monde, de tirer poutre, poteau, plafond et sol pour rendre toute chose moins étrangère à nous. “Tout dualisme est guerrier, culture contre nature, identité contre identité, essence contre essence” Doit-on qualifier de “fétichiste” l’osmose à rechercher avec notre monde ? Oui, et il est bon de l’être parce qu’il ne s’agit pas du tout d’animisme qui prête une âme, un esprit aux choses. L’amour que l’on porte à sa maison, elle nous le rend : parce qu’elle a reçu toute notre vitalité, qu’elle est chargée de regards, d’affects, de sentiments de tous les jours dont en retour elle nous imprègne. Lieux dans lesquels nous avons déposé nos angoisses, notre vitalité, nos souvenirs, nos tendresses. C’est grâce à l’humanisation des choses que nous sommes en connivence avec elles, que les lieux nous sont importants. Lieux chargés de paroles, celles des autres, de tact, de présences et d’écoute. Mon plaidoyer pour l’espace public, c’est par cet amour des êtres et des choses, des êtres pour les choses et des choses pour les êtres qu’il se bâtit. Et c’est pour cela qu’il ne s’agit pas de bâtir un monde nouveau à partir de rien, ni de faire de lui une table rase. Sans doute s’agit-il de tenir, coudre, recoudre avec discrétion . Pour finir, il est commun de déplorer le désintérêt pour la chose publique. Il l’est de lier sa déshérence à la fin des idéologies et à la perte d’une espérance de type messianique. Si l’on veut bien entendre que la politique a pour finalité celle du bien commun, et qu’on ne saurait la penser en dehors de l’action, alors elle se doit d’extirper du social son sens, de revaloriser l’avenir dans le but de construire un “vivre ensemble”, de faire du monde notre habitation. Tout d’abord, qu’il soit clair que mes réflexions n’avaient pas pour objet des édifices mais les affinités qu’ils entretiennent entre eux. Mon propos était d’argumenter sur l’état d’abandon de l’architecture des périphéries urbaines, mais aussi de réfléchir sur le divorce avéré entre un système de valeurs démocratiques, et la réalité d’un monde dévasté. Je pense que c’est dans l’arrachement entre valeurs et faits que le désengagement vis à vis de la politique prend sa source, soit que les mots généreux dont elle nourrit ses discours : “philanthropie”, “être ensemble”, “altérité” échappent à la compréhension tant leur abstraction les décharne, soit que les signifiés sociaux, à force de voleter dans les essences et les formes pures, fassent de ces mots des “mots menteurs” qui entraînent avec eux la politique dans un trou noir. Quel pernicieux dualisme que celui qui isole les systèmes de valeurs démocratiques, du visage que ces mêmes valeurs offrent physiquement au monde ! Comment ne pas refroidir l’ardeur pour la cause publique si lui manque un corps ? Que face à des consciences de plus en plus aiguisées, on construise un univers impitoyable et chaotique laisse voir jusqu’où peut aller l’indifférence de la philosophie politique vis à vis du monde physique. Comment l’habitant des périphéries dévastées aurait-il l’idée même de bien commun s’il est privé de l’espace qui appartient à tous, l’espace public ? L’homme serait-il en état de penser que la liberté individuelle ne saurait être sans borne si l’espace privé prolifère sans obstacles, qu’aucune limite ne lui est opposée ? A-t-il les moyens d’appréhender un espace commun ou public s’il n’a pour tout dehors qu’un lieu inintelligible, le laissé-libre entre les édifices qui ne serait pas pensé dans un travail du négatif. Si l’espace public est une représentation à elle-même de la vie sociale, il est ce dans quoi la société, actrice de la politique, vit, lutte et se rebelle. La souveraineté du peuple est un mythe si la vie en société n’a pas de représentation politique et si un espace qui en est la forme ne lui est pas accordé. Espace qui est le contenant de l’énergie de chacun, de sa liberté, de ses rencontres comme de son anonymat, lieu qui met la société en communication avec elle-même, qui représente aussi le pouvoir contre lequel elle peut alors s’insurger ou négocier, et ce d’autant plus que cet espace politique est proche de l’espace social. L’un et l’autre inséparables, tissés l’un avec l’autre sans se confondre. Bref, et je le répète ici, peut-on faire l’impasse de la visibilité de la démocratie ? Qu’est-ce que philosopher sur la politique dans un espace abstrait ? On ne peut aimer le civisme et la socialité qu’à travers la jouissance que nous procure la forme même de la vie en commun, qu’elle se nomme Paris, Prague, Rome ou New-York. On ne peut avoir d’intérêt pour la politique, pour la “chose publique”, si on est dépourvu de l’espace qui en est l’image. Ainsi ne peut-on s’arrêter à l’idée d’une autonomie du politique. C’est aux choses du réel de devenir l’objet principal de la démocratie. Ce sont elles dont les mots de la socialité ont besoin pour prendre sens. Elles grâce auxquelles nous réconcilions esthétique et démocratie. La beauté de la ville, c’est bien par la jouissance qu’elle me donne que je peux aller jusqu’à aimer ce dont elle est la forme : le bien commun, l’esprit public et la politique que je considère alors comme relevant de l’art. Les effets de la privatisation, ce n’est pas la politique qui les montre avec le plus d’évidence, mais c’est l’architecture en tant que la sphère privée doit y être au plus près de la sphère publique. L’intérêt général, le sens commun, c’est dans les rues et dans les places que ces expressions perdent de leur abstraction, font de chacun de nous des citoyens et stimule notre volonté de vivre ensemble. En ce sens, l’Habitation du monde, parce qu’elle ne s’adresse pas essentiellement à la raison, avive en nous, plus subtilement que la politique, le sens civique. La domination d’une culture mondiale vient annuler tous les modes différents de faire, tous les génies locaux, toutes les inventions de vivre. Dans un tel accomplissement, nous sommes sans défense. Mais la question des identités ne s’en pose pas moins avec celle de la différence et de la singularité. C’est une question douloureuse parce que nous avons la nostalgie de “gestes cohérents, réciproque, et d’une harmonie entre des pluralités de choses”. Mais aussi nous avons soif d’un ailleurs et nous ne pouvons plus imaginer des identités fermées, des structures immuables des villes comme des bassins de rétention et des forteresses. Il est probable qu’il nous faut regarder ces contradictions pour déboucher sur une conception de l’identité plus ouverte, qui ne soit ni une citadelle fermée, ni un parking ouvert à tous les vents. Ni un dedans qui ne serait qu’un héritage, ni un dehors sans forme. Nous sommes devant une terrible contradiction entre le chaos mêlé à des systèmes d’agrégations nouveaux qui ont leur mérite et des formes stables. Je note de Jean-Christophe Bailly “l’art du lieu- l’art des lieux, ce serait peut-être dès lors [...]ce qui apaise cette tension sans la détruire, ce qui fait que chaque lieu est aussi autre chose que sa propre postulation ou sa propre autorité et d’autant lui-même qu’il a su s’ouvrir à l’espace, en l’ouvrant”. C’est ici désigner la pensée du dehors ! Au-delà de tout style, tout formalisme, nous avons à faire le travail du négatif, de l’espace qui est le lieu de la vie commune, de la sociabilité qui refuse une privatisation généralisée.

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