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Réflexions sur la « refondation de la gauche. »



mise en ligne: jeudi 22 mai 2008


L’expression « refondation de la gauche » traduit bien le sentiment de vide intellectuel que produit la lecture des programmes des partis qui se disent « de gauche. » Elle exprime l’espoir que la formulation de nouvelles idées pourrait avoir une réelle influence sur l’évolution de la société. Les chances de succès d’une opération de ce genre paraissent toutefois extrêmement minces. Est- il possible de tenter de faire le point à ce sujet ?

Arguments positifs

Les arguments positifs peuvent être ainsi énumérés :
-  Il n’y a aucune raison de ne pas croire à la force des idées. Ce sont elles qui ont fait évoluer la culture occidentale. Depuis le 15ème siècle européen, ce sont la Renaissance, la Réforme, la révolution démocratique, les idées socialistes, les luttes syndicales, le développement de l’enseignement, la lutte pour la paix, la reconnaissance des droits de l’homme qui ont permis le progrès social. Le suffrage universel, la démocratie représentative, la protection sociale contre le chômage et la maladie, la réduction de la durée du travail, l’élévation des niveaux de vie, le développement des classes moyennes, la généralisation de l’éducation primaire et secondaire, l’accès très large à l’Université, la disparition de la guerre dans les relations entre pays européens et d’une façon plus générale entre pays développés ne sont pas des progrès négligeables. Nul ne conteste sans doute que les inventions techniques et économiques aient contribué à cette évolution, mais ces inventions elles mêmes ne sont que les produits de la liberté de l’esprit. Il n’y a donc aucune raison pour que de nouvelles idées ne puissent avoir, au moins à moyen terme une influence sur l’évolution sociale
-  L’obstacle le plus important au développement du progrès social, en l’occurrence la menace de la guerre, et son corollaire, la nécessité de la collaboration des classes face à l’ennemi, est en train de disparaître de l’horizon dans les pays développés. L’Union Européenne est devenue une zone de paix. Il n’est plus question de recours à la guerre pour régler les différends entre pays riches. La démilitarisation des esprits est devenue possible, ainsi que la réduction des armements. C’est au niveau planétaire que se posent les problèmes sociaux de tous les pays. La prise de conscience de cette situation devrait faciliter l’élaboration d’une doctrine commune dans le sens du progrès social
-  Le principal moyen qui a jusqu’ici, dans toutes les sociétés, permis à un nombre restreint de privilégiés et d’exploiteurs d’assurer leur pouvoir et d’opprimer les peuples, en l’occurrence le maintien dans l’ignorance des populations, est en cours de disparition. « L’explosion scolaire » qui s’est produite à partir des années 50 au 20ème siècle a représenté une transformation structurelle fondamentale. En généralisant l’enseignement secondaire, en ouvrant l’accès de l’enseignement supérieur à plus de la moitié de la population, en faisant passer le nombre d’étudiants dans les pays développés de quelques dizaines de milliers à plusieurs millions( En France 75000 en 1930, 2,5 millions en 2000) elle a transformé le niveau moyen de culture de toute la population. Ce que l’on peut appeler le « différentiel d’instruction » entre les dirigeants et les dirigés qui dans toutes les sociétés du passé avait toujours été de 5 à 95, est passé à 50/50 et continue d’évoluer. Les pays en développement suivent difficilement cet exemple, mais l’objectif de l’éducation primaire pour tous est près d’être atteint.
-  La prise de conscience du caractère aberrant et de l’absence de toute justification des inégalités existantes est en cours de développement, surtout dans les classes moyennes dont les espoirs d’enrichissement sont déçus par la situation économique et sociale actuelle. La description de ces inégalités est de plus en plus popularisée par les organismes les plus officiels. Chacun sait maintenant que plus de 40 % du capital mondial sont détenus par le premier centile de la population, que les fortunes des 84 personnes les plus riches du monde dépassent le PIB de la Chine (1,3 milliards d’habitants), cependant que 2 milliards d’individus n’ont pas accès aux services de base. On sait aussi que ces inégalités continuent de s’accroître. Les statistiques démontrent que les grandes fortunes accaparent de plus en plus la richesse mondiale aux dépens des plus pauvres et des classes moyennes. On sait enfin que le « pouvoir économique qui résulte de la concentration croissante de cette richesse se transmet de façon héréditaire, de génération en génération, comme les titres nobiliaires et les terres sous l’ancien régime, si bien que ce pouvoir est détenu et conservé par des familles, qui ont d’ailleurs organisé efficacement leur solidarité de classe. L’idée qu’une telle situation est inacceptable commence à faire des progrès.

Arguments négatifs

Malheureusement si les transformations fondamentales qui viennent d’être mentionnées peuvent donner quelque espoir, un grand nombre d’arguments négatifs doivent aussi être considérés.
-  L’emprise de l’idéologie officielle,- néolibérale et libre–échangiste - est extrêmement forte sur les esprits. La cause principale en est la constatation de l’échec dramatique des expériences de « socialisme réel » L’omnipotence des marchés » est acceptée. Il n’y a plus d’alternative socialiste envisageable. Les moyens dont disposent les détenteurs du pouvoir économique pour faire croire aux peuples que c’est seulement dans le cadre libéral que pourront être résolus tous les problèmes sociaux sont énormes. Ce sont eux qui détiennent l’essentiel de la propriété des médias. Ce sont eux qui encouragent l’institution des paradis fiscaux dont ils profitent pour renforcer leur capacité d’accaparement de la richesse et pour refuser de lutter contre la corruption.
-  Le complexe militaro-industriel réussit de son côté à faire croire qu’il existe toujours des ennemis et que l’entretien d’armées extrêmement sophistiquées demeure indispensable. Il suscite des guerres inutiles et désastreuses,- telle la guerre d’Irak- et provoque, pour le démontrer, la création d’ennemis – comme le « terrorisme international », largement suscité par l’arrogance et l’incompétence de l’administration américaine actuelle.
-  Le développement de l’éducation n’a malheureusement pas encore réussi à détruire de nombreux tabous qui paralysent les esprits- et que l’on peut résumer sous l’appellation de « sagesse des nations » ou de « réalisme » ou encore « d’idées reçues », que la société moderne a hérité de l’expérience séculaire et de tous les malheurs de l’humanité. Il s’agit notamment :
 du caractère sacré reconnu à la « propriété privée » et à sa forme héréditaire, quelle que soit son importance, ce qui entraîne l’absence de distinction entre patrimoine familial et pouvoir économique
 de la croyance en l’éternité du recours nécessaire à la guerre pour régler les différends et par conséquent en la nécessité des armées,
 du caractère sacré de la forme institutionnelle de l’Etat nation et de sa « souveraineté »,
 et d’une manière plus générale de la philosophie « réaliste » qui repose sur l’idée de la perversité de la « nature humaine », sur l’adage selon lequel « la fin justifie les moyens » et qui tend à nier toute possibilité de progrès social et surtout moral.
-  C’est dans le cadre de cette philosophie archaïque de la résignation que se situe l’acceptation très générale de ce que l’on considère comme les défauts inévitables de l’ordre existant et le refus d’en identifier les causes. De nombreux auteurs ont suggéré des mesures qui permettraient de transformer le capitalisme actuel en un système qui serait capable de résoudre les plus urgents problèmes de notre société. Les travaux en France de Jean Paul Fitoussi, Pierre Rosanvallon, Jean Luc Gréau, Thierry Godrefoy et Pierre Lascoumes, Michel Pinçon et Monique Pinçon Charlot, en Amérique de John Kenneth Galbraith, Robert Heilbronner et Joseph Stiglitz peuvent aider considérablement à imaginer une société qui tout en laissant à l’initiative privée une très large place, donnerait au pouvoir politique, c’est à dire à la démocratie, les moyens de construire un système plus efficace et plus juste que celui que nous connaissons aujourd’hui Mais leur audience est limitée et aucun parti politique ne propose une synthèse mobilisatrice de l’ensemble de ces critiques et propositions.
-  Tel est le cas, par exemple de la corruption et des institutions qui la facilitent, en l’occurrence les paradis fiscaux. Bien que des rapports très officiels estiment que plus du quart du revenu mondial (environ 12 000 milliards de dollars) est installé dans ces « paradis », que la fraude fiscale ainsi permise est énorme ( 5 25 % des recettes fiscales potentielles des pays développés, 30 à 40 % pour les pays pauvres), que la criminalité financière est par eux protégée contre toutes poursuites, nul ne propose de prendre des mesures sérieuses pour les éradiquer. D’une façon plus générale tout se passe comme s’il était admis que les milieux d’affaires et les riches appliquent une morale distincte de la morale ordinaire. Les très nombreux scandales qui se succèdent à un rythme accéléré (trucages de bilans, commissions occultes, financement des partis politiques, caisses noires, etc.) n’émeuvent guère une opinion blasée et convaincue qu’il est impossible de sévir et d’empêcher ces énormes escroqueries. La protection du secret bancaire paraît plus importante que le renforcement des pouvoirs et des moyens des juges et de la police financière.
-  C’est aussi en vertu de cette philosophie que nul ne remet en question l’injustice des systèmes fiscaux, qui en raison de la fraude des riches sur l’impôt sur le revenu et de l’absence de progressivité sur les impôts indirects, font peser le poids des impôts sur les classes moyennes les moins riches. Les questions fiscales sont considérées comme trop complexes pour que la conception d’ensemble des systèmes de prélèvements fasse l’objet d’un examen politique. Et c’est ainsi que les régimes de transmission du pouvoir économique et la fiscalité les concernant ne sont contestés par personne, alors que c’est le caractère héréditaire de ce pouvoir qui entretient l’oppression des privilégiés sur les plus démunis.
-  Les problèmes de politique étrangère font l’objet du même désintérêt. La consolidation de la paix qui existe aujourd’hui entre les pays développés est un problème majeur qui devrait retenir toute l’attention des citoyens de tous les pays. Les dépenses militaires qui dépassent 1000 milliards de dollars pourraient être réduites. Un système moderne de sécurité internationale pourrait être établi. Il faudrait pour cela continuer de renforcer la construction européenne, constater l’impuissance de l’ONU et de ses opérations de maintien de la paix, oublier ce système périmé de « sécurité collective » qui n’a jamais fonctionné efficacement, développer au contraire les accords régionaux du type CSCE qui ont été abandonnés en Europe alors qu’ils avaient été très efficaces, et surtout établir les bases institutionnelles d’une véritable « gouvernance » mondiale, par exemple en élargissement le G8 à la Chine, l’Inde, le Brésil et quelques représentants régionaux des pays petits et moyens et en le dotant d’un secrétariat de qualité. Mais l’opinion publique est très loin de comprendre et de mesurer l’importance de ces problèmes.
-  Il en va de même dans les domaines monétaires, fiscaux et financiers. Les critiques les plus pertinentes du système actuel ne sont connues que d’un nombre restreint de spécialistes qui sont loin d’être d’accord entre eux. Les partis politiques et les syndicats ne s’en soucient guère. Il devrait pourtant être évident pour la gauche que le libre-échangisme intégral qui est promu par l’OMC, le FMI et la Banque mondiale est contraire aux intérêts non seulement des pays en développement mais aussi à ceux des salariés des pays développés et qu’il faudrait le remplacer par un protectionnisme régional adapté.. Il devrait en aller de même pour la fiscalité qui, d’abord en Europe, puis au niveau planétaire devrait être orientée vers des impôts indirects progressifs frappant davantage les produits de luxe que les autres, et vers un impôt sur les successions permettant de faire disparaître la transmission héréditaire du pouvoir économique.
Il serait aussi nécessaire de promouvoir la possibilité d’utiliser les droits de tirage spéciaux du FMI pour financer de façon importante des plans de développement des pays les plus pauvres, et offrir aux peuples concernés aussi bien qu’aux citoyens des pays riches la chance de réaliser ensemble de très grands projets mobilisateurs et passionnants. Que c’est au surplus le seul moyen de résoudre le problème de l’invasion migratoire qui menace de plus en plus les pays développés, en offrant aux candidats à l’émigration une chance de vivre décemment chez eux.
Si la croissance du revenu mondial continue au rythme actuel les 50.000 milliards de dollars qu’il représente aujourd’hui s’accroîtront rapidement pour atteindre leur doublement en quelque 40 ans. Est-il imaginable que ces dizaines de milliers de milliards supplémentaires continuent de s’accumuler au seul, profit des actuels milliardaires et de leurs héritiers ( comme c’est le cas actuellement) et ne profitent pas aux plus démunis ? N’est-il pas nécessaire au contraire que ces sources de financement puissent être affectées à de très grands projets régionaux et planétaires qui donnent un sens constructif à la vie collective et viennent remplacer la guerre comme jeu ? Un autre système monétaire international n’est-il pas devenu nécessaire ?

Nature du problème.

La « refondation de la gauche » est certainement possible parce que les éléments intellectuels de cet exercice sont réunis. Mais il ne s’agit pas simplement d’élaborer un programme un peu plus attractif que ceux que proposent les partis sociaux démocrates en Europe. Il s’agit de faciliter, de provoquer, une transformation culturelle, du type de celles qui ont fait passer de l’ancien régime à la démocratie ou de l’exploitation du travail des enfants à la sécurité sociale et à la protection contre le chômage. Le saut culturel qui doit être effectué concerne la disparition de la guerre, la redistribution de la richesse collective pour assurer un niveau de vie décent et l’éducation pour tous, l’institution d’une société sans classes et la mobilisation des peuples pour des très grands projets constructifs. En dépit des apparences de la phase réactionnaire que nous vivons aujourd’hui, la société planétaire évolue dans cette direction, mais il faudra vaincre des résistances puissantes et féroces des privilégiés du système actuel. Il ne peut donc s’agir que d’un travail collectif à très long terme.
Il faudrait d’abord qu’un accord sur l’analyse du problème soit réalisé entre les principaux critiques du système existant, et qu’une synthèse mobilisatrice en soit proposée. Il ne s’agit pas là d’un exercice facile. Le moins qu’on puisse dire est qu’il faudrait qu’il soit soigneusement organisé au niveau de chaque pays et aux niveaux européen et planétaire. Les clubs de réflexion peuvent et doivent jouer un rôle fondamental à cet égard. Il s’agit d’un énorme travail de démystification sur le plan des idées reçues, et notamment sur celles qui concernent la construction de la paix, la dénonciation de l’escroquerie fiscale, la construction d’au autre système monétaire mondial, l’institution d’un nouveau protectionnisme, la lutte contre la corruption, la possibilité d’une société sans classes, celle de l’organisation et du financement des très grands projets mondiaux. Il faudrait ensuite trouver une présentation mobilisatrice de ce projet de transformation de la société actuelle en une société plus juste et plus humaine, sans guerres et sans classes, c’est à dire en une société créatrice – un « autre socialisme » en quelque sorte ?-. Il faudrait enfin se préparer aux luttes sans merci qu’il faudra livrer contre les privilégiés du système actuel.
C’est dire qu’il ne faut pas se faire d’illusions sur le type d’exercice dont il s’agit, ni sur la rapidité avec laquelle il pourra donner quelques résultats. Mais ce n’est pas une raison pour y renoncer.

1- Cf. à ce sujet les travaux de Michel Pinçon et de Monique Pinçon-Charlot.
2- Drogue 500 à 750 milliards de $, trafic des êtres humains 20 milliards, proxénétisme 8 milliards, produits interdits 6 milliards, contrebande etc.)

Maurice Bertrand

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