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Dernière mise à jour : Jeudi 20 mai 2010


 

Après Gaza : une nouvelle donne
mise en ligne: samedi 21 mars 2009



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Le sommaire de la lettre du mois : lettre N° 24, mars avril 2009
Ramener le système financier mondial à ses missions fondamentales Dépasser le capitalisme Comment sortir de la crise ? Après Gaza : une nouvelle donne Quelle évolution du leadership américain ? Où va la Russie ? Autour de la crise financière




Tout a été dit, presque tout a été vu de la tragédie de Gaza. La tentation est grande de ne laisser parler que l’émotion et la compassion pour un peuple écrasé. En constatant la disproportion des moyens et des pertes humaines, peut-on qualifier de « guerre » une intervention qui a été présentée comme simplement défensive ? Avec le recul, elle apparaît comme un pur acte terroriste d’Etat : en face de l’une des premières armées du monde, dotée d’armes sophistiquées, se trouvait une population confinée dans une prison à ciel ouvert et des milices de quelques milliers d’hommes armés artisanalement. Une comptabilité macabre conduirait encore à opposer les quelques Israéliens qui, sur plusieurs années, avaient été tués par les roquettes Qassam à plus de mille Palestiniens - dont des centaines d’enfants - massacrés en quelques jours. Doit-on alors évoquer l’enchaînement des faits qui, depuis les élections de 2006 qui avaient vu le Hamas l’emporter démocratiquement à Gaza, illustrent la volonté d’Israël et de la fameuse « communauté internationale » de choisir la répression au lieu de prendre acte du choix des Gazaouis pour le traiter politiquement ? Faut-il remonter plus haut dans le temps - jusqu’aux événements de 1947- 48 - pour démonter l’engrenage des occasions ratées de faire la paix ? Une paix juste entre Israël et - au-delà des Palestiniens victimes de la dépossession collective initiale - avec le monde arabe dans son ensemble ? Le faudrait-il, pour établir un plus juste partage des responsabilités qui, en soixante ans, ont conduit à l’impasse actuelle ? Sans aucun doute. Mais il faudra laisser aux historiens le recul distancié que cela appelle. Dans le climat du moment, une élucidation précise des responsabilités historiques pourrait rendre plus difficile encore la maîtrise des passions. Au demeurant, et paradoxalement, cette élucidation ne doit pas constituer un préalable car il n’est plus possible, aujourd’hui, d’inscrire la recherche de la paix dans la seule continuité des efforts passés et de leurs ratés. Un saut qualitatif est nécessaire : il implique que l’on « impose la paix » de l’extérieur aux acteurs directs d’un conflit qu’ils ont été incapables, à eux seuls, de terminer. C’est sur des bases totalement renouvelées que cette intervention (des Etats-Unis, mais aussi de l’Union européenne en complément, de la Russie) devrait avoir lieu. Jusqu’ici, elle s’était voulue de « facilitation » entre des acteurs au conflit qu’hypocritement on décrétait égaux : toute critique adressée ou condamnation adressée à l’un d’eux était assortie d’une

admonestation parallèle à l’autre. La justice étant aveugle comme chacun le sait, la balance n’était pas toujours égale dans les condamnations … Quoi qu’il en soit, cette fiction d’une paix à atteindre par les acteurs eux-mêmes ne tient plus après Gaza. Elle ne tient plus parce que la fiction du David israélien menacé par le Goliath arabe ne tient plus elle-même : Avec la guerre de 1967 et l’humiliante défaite arabe, s’était déjà modifiée cette image du fragile David des débuts qui lui avait valu une très large sympathie. Elle s’est maintenant totalement retournée et c’est l’hubris d’un Etat doté de la bombe atomique et d’une armée ultraperformante qui inquiète de plus en plus au-delà de ses voisins immédiats car, à partir de son conflit central, le Proche-Orient est l’épicentre d’ondes de choc qui se propagent dans tout le monde arabo-musulman. Dramatiquement illustrée par le pilonnage de Gaza, la disproportion des forces fait tomber les dernières illusions du « processus d’Oslo » et de ses pâles prolongements. Avec un Fatah et une Autorité palestinienne affaiblis et largement démonétisés, avec un Hamas démonisé et un électorat israélien glissant vers une droite de plus en plus radicale, comment espérer que se renouent spontanément les fils d’une négociation de paix ? Des espoirs excessifs avaient peut-être été mis dans la démarche de Itzhak Rabin, mais ce qui semble certain c’est qu’avec son assassinat a disparu l’un des derniers espoirs de voir un dénouement négocié mettre fin à un demi-siècle d’affrontements. Ce à quoi la mort de Rabin a donné une impulsion, et que les développements politiques ultérieurs ont accéléré, c’est en effet une divergence croissante entre deux projets nationaux devenus de plus en plus inconciliables. Du côté palestinien, les étapes de l’évolution sont connues dans leurs grandes lignes et l’orientation progressive vers un compromis territorial a finalement prévalu. Au refus initial d’admettre l’Etat d’Israël a en effet succédé une longue et douloureuse résignation à l’ordre des choses, puis un cheminement politique qui - en faisant court - va de la reconnaissance pratique d’Israël par l’OLP à l’acceptation d’une indépendance et d’un Etat qui porteraient sur les seuls territoires occupés en 1967 (soit 18% de la Palestine du Mandat). L’entrée en négociation dans le cadre du « processus d’Oslo » a suivi. Même lorsque ce dernier s’est enlisé et que la deuxième Intifada a éclaté, l’OLP et l’Autorité palestinienne ne sont jamais revenues sur l’objectif des deux Etats. Ce qu’on peut considérer ici comme réalisme, volonté de construire une paix de compromis, a trouvé un prolongement dans l’ensemble du monde arabe. Le « Plan Abdallah » de 2002, auquel se sont ralliés depuis tous les pays de la Ligue arabe, a proposé une reconnaissance générale de l’Etat d’Israël contre l’évacuation de tous les territoires occupés, la création d’un Etat palestinien en Cisjordanie et à Gaza avec Jérusalem- Est pour capitale, la reconnaissance du droit au retour (dont les modalités seraient à négocier).

Cette offre, qui demeure valable, prenait appui pour l’essentiel sur les résolutions 238 et 242 du Conseil de sécurité qui n’ont jamais été appliquées depuis 1967. Aucune suite n’a été donnée à la proposition saoudienne. Du côté israélien, une autre évolution est constatable dans la durée. Ramenée à l’essentiel, elle révèle une contradiction entre le discours proclamé et la réalité des objectifs poursuivis en pratique. Au niveau du discours, le changement est manifeste depuis le célèbre : « Une terre sans peuple pour un peuple sans terre ». La reconnaissance de l’existence d’un peuple palestinien et de son droit légitime à un Etat à côté d’Israël, la reconnaissance de l’OLP puis de l’Autorité palestinienne comme interlocuteurs représentatifs … avaient constitué des avancées politiques fondamentales. Dans les faits, cependant, en opposition totale avec ce que ces avancées semblaient annoncer, on a fait lanterner les Palestiniens et une « communauté internationale » passive, en mettant à profit le temps pour rendre impossible toute réponse viable à la question nationale palestinienne. Les faits sont ici parlants. Trois particulièrement : l’imprécision maintenue d’Israël sur ses propres frontières, le développement des colonies, l’affaiblissement systématique de l’Autorité palestinienne. Frontières : réglée avec l’Egypte et la Jordanie, la question des frontières définitives d’Israël ne l’est pas, de son fait, avec la Syrie, le Liban et, surtout, avec la Palestine où le mur dit de sécurité est venu réduire un peu plus l’hypothétique territoire de la future Palestine. Colonies : alors que la réussite du « processus d’Oslo » reposait sur la consolidation de la confiance, sur l’abstention de part et d’autre de toute mesure pouvant hypothéquer le traitement des sujets les plus délicats (qui avaient été repoussés en fin de processus), les implantations israéliennes en Cisjordanie, à Jérusalem et à Gaza s’étaient multipliées : le nombre de colons, qui avait doublé entre 1994 et 2000, serait aujourd’hui de plus de 450.000 ! Ce minage systématique d’une Palestine encore à naître s’est poursuivi sous tous les gouvernements : c’est même sous les travaillistes qu’on a construit le plus de colonies. Autorité palestinienne : en complément des coups de boutoir de la colonisation, tout a été fait pour saper la légitimité d’une Autorité qui avait vocation à se transformer en Etat : asphyxie économique et financière des « territoires », destruction des infrastructures et des lieux symboliques du pouvoir palestinien émergent, tentative de dévoiement de ce dernier en « agent de sécurité » pour Israël… La délégitimation recherchée a trouvé une pleine illustration lors de l’évacuation de Gaza : le gouvernement Sharon a refusé toute concertation avec le président Mahmoud Abbas et a procédé à un retrait unilatéral. La démarche n’est pas pour surprendre : elle s’inscrit dans le prolongement d’une politique visant - pour diviser - à promouvoir les islamistes du Hamas face à un pouvoir affichant un fondement laïque et des

options démocratiques classiques. La « créature » a pris depuis une gênante autonomie, mais à courte vue la division des Palestiniens semble toujours bénéfique pour les stratèges israéliens. D’ailleurs, lors du retrait de Gaza n’a-t-on pas joué, déjà, la carte d’un découplage politique entre cette partie de la Palestine et la Cisjordanie ? Sauf sous le bref gouvernement Rabin où il parut y avoir un réel espoir, la négation des Palestiniens en tant que collectivité nationale apparaît comme l’axe stratégique de la démarche d’Israël. Les évolutions internes de la société israélienne n’ont fait que renforcer cette orientation. On connaît les principaux éléments qui ont conduit à une « droitisation » de plus en plus extrême d’un électorat par ailleurs très éclaté en raison du système électoral. En vrac : poids de l’immigration en provenance de l’ex-Union soviétique, glissements religieux au sein d’une idéologie sioniste initialement laïque, poids politique croissant de colons aux références messianiques, poids politique également croissant de l’armée, surenchères extrémistes à connotations racistes… Cette surenchère a été payante électoralement : A la veille des élections législatives du 10 février 2009, les observateurs pensaient que le parti « Israël Beiteinou » (ultranationaliste) pouvait devenir la troisième formation en Israël. Avigdor Lieberman, son créateur et dirigeant, a toujours été contre toute négociation de paix avec les Palestiniens. Il estime qu’elles « ne mèneraient nulle part, car le principe de la terre contre la paix est une erreur fatale ». Il a pu écrire aussi : « Puisque les Palestiniens ont l’audace de demander le droit au retour, il doit aussi y avoir un droit d’expulsion ».1 Le travailliste Ehoud Barack n’excluait cependant pas de travailler avec lui, et Benjamin Nétanyahou (Likoud) lui a déjà offert un ministère.2 Aujourd’hui, on est donc au fond du puits. La divergence entre les options palestinienne et israélienne est plus grande que jamais et le « processus de paix » n’en finit pas d’agoniser. Pour sortir du puits, on ne peut pas compter sur les seules forces de la paix qui, en Israël, continuent à lutter courageusement mais sont inaudibles au cœur de la déferlante sécuritaire qui pourrait un jour emporter avec elle une démocratie qu’on nous présentait comme exemplaire. La seule chance de mettre un terme à ce processus mortifère réside dans une intervention extérieure qui imposerait une solution la plus juste possibles à des acteurs que le conflit, sous des formes différentes, détruit également. L’issue ne peut être trouvée qu’en se fondant sur le droit international et les résolutions du Conseil de sécurité : Ce dernier avait su poser des jalons, mais il ne leur avait pas donné une suite opérationnelle en raison du blocage américain. Faute d’une autre option raisonnablement envisageable, le 1 2 Le Monde, 4 février 2009. Courrier International, 5 février 2009.

principe de « la paix contre les territoires » demeure le seul fondement concevable pour une solution qui garantirait à la fois la sécurité d’Israël et une réponse appropriée à la longue résistance des Palestiniens. Certains pensent que l’engrenage irréversible de la colonisation a d’ores et déjà fermé cette voie. Il n’y aurait plus comme options également détestables que l’expulsion ou l’enfermement des Palestiniens dans des bantoustans dont le traitement réservé à Gaza a préfiguré le modèle. Au terme d’un long voyage au Proche-Orient, un observateur impartial comme Régis Debray avait produit un diagnostic pessimiste : « …les bases physiques, économiques et humaines d »un « Etat palestinien viable » sont en voie de disparition, en sorte que le « Two-States solution », le « divorce juste et équitable » (Amos Oz), le territoire partagé entre deux foyers nationaux, l’un plus petit que l’autre, démilitarisé, mais souverain, viable et continu, ressemblent désormais à des mots creux, à écrire au futur antérieur ».1 Ces phrases ont été écrites en janvier 2007 : depuis, la colonisation s’est poursuivie, et il y a eu Gaza… Sauf à désespérer, il faudra bien poursuivre cependant sur le dessein des deux Etats, mais pour qu’il redevienne crédible, cela suppose de la part de la « communauté internationale », et d’abord des Etats-Unis de qui tout dépend encore au Proche-Orient, l’imposition forte d’une solution. Une condamnation sans équivoque et des exigences de démantèlement des colonies sont le passage obligé et prioritaire en vue de toute solution à long terme. Le rapport des forces politiques en Israël rend ce discours-là inacceptable pour le pays. C’est dire que, pour l’essentiel, la crédibilité à retrouver fait aujourd’hui peser sur les soutiens extérieurs d’Israël la démonstration et les interventions à attendre pour lui imposer raison. C’est seulement à partir de là que tous les autres fils d’une négociation constructive pourraient être renoués. Une avancée tout aussi décisive est à atteindre sur le « front palestinien ». Le Hamas, après Gaza, est plus que jamais un acteur incontournable : l’enfermer dans un statut définitif d’intouchable s’est révélé une erreur.2 Chacun perçoit que sa réintroduction dans le jeu politique, un rapprochement des deux branches du mouvement national et la constitution d’un gouvernement d’union sont désormais un passage incontournable avant la reprise d’une négociation de paix substantielle où les « acquis inaboutis » des négociations passées (l’énumération des rencontres, conférences, sommets, propositions de bonne volonté… serait 1 Régis Debray : « PALESTINE : POUR UNE CURE DE VERITE, A qui de Droit (Janvier 2007) », repris dans : « Un candide en Terre sainte », Gallimard, 2008. 2 Rappelons-nous l’expérience algérienne : la France a bien dû faire la paix, un jour, avec un FLN qui avait utilisé l’arme du terrorisme. Rappelons-nous, surtout, Itzhak Rabin :« Il faut combattre le terrorisme comme s’il n’y avait pas de négociations, et négocier comme s’il n’y avait pas de terrorisme ».

ici fastidieuse) pourraient se révéler utiles. La faiblesse et la division des Européens sur le dossier proche oriental n’est plus à souligner. Elle leur interdit d’être l’intervenant premier Une réorientation majeure de l’approche « occidentale » ne peut venir que des Etats-Unis : Comme l’expérience l’a démontré sous la présidence « Bush père », lorsque le secrétaire d’Etat James Baker a fait plier le gouvernement Shamir, eux seuls sont en mesure d’imposer à Israël de douloureuses révisions. Ce réalisme conduira-t-il ce qui est encore l’hyperpuissance américaine à un rééquilibrage stratégique majeur dans la région ? Beaucoup - trop ?- est attendu du président Barak Obama. Pourtant, lorsque ce dernier affirme que les Etats-Unis sont « prêts à lancer un nouveau partenariat fondé sur le respect mutuel et l’intérêt mutuel » avec le monde musulman, le changement de ton est manifeste. Lorsqu’il ajoute : « Ce que nous allons offrir au monde musulman dans son acception plus large, c’est la main de l’amitié », on se prend à espérer. Chacun sait que la négation des droits nationaux des Palestiniens – avec la question de Jérusalem – est précisément au centre de l’ « inimitié » qui s’est dangereusement développée au cours de la dernière période. L’ampleur de la révision à long terme est encore incertaine, mais un point est sûr : Forcer Israël à lever le blocus de Gaza pour redonner un vrai espace de vie aux Gazaouis va constituer le premier test, essentiel, d’un vrai changement d’approche politique.

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Robert Bistolfi

Administrateur du Cercle Condorcet de Paris, Directeur honoraire à la Commission européenne, membre du comité de rédaction de la Revue " Confluences Méditerranée "





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