Cercle Condorcet de Paris Afficher la date et l'heure en temps réel en javascript

☰ Menu

Document sans titre



Comment changer de type de société ?"



mise en ligne: mardi 15 décembre 2009


Comment changer de type de société ?

Changer de type de société est un problème technique, qui a été résolu – difficilement et avec des résultats inégaux-, par divers moyens depuis que la société occidentale a commencé, au 15ème siècle européen, à construire une société plus libre, plus juste et plus humaine que celle qui existait sous l’ancien régime. Or le problème se repose à nouveau aujourd’hui. La thèse qui sera soutenue ici est qu’en dépit d’une situation politique en apparence désespérante, il est possible de réussir cette transformation fondamentale, parce que ceux qui trouvent inacceptable le type de société actuel sont mieux armés que leurs prédécesseurs pour mettre en oeuvre une stratégie.

Le type de société actuel.

Le caractère structurel des défauts de la société actuelle devient de plus en plus évident pour un très grand nombre d’esprits. Les inégalités atteignent des proportions inimaginables. Le système ne peut fonctionner sans le maintien d’une « classe inférieure structurelle », ni sans un volant de chômage important. Les ressources intellectuelles sont laissées en friche par des systèmes éducatifs insuffisants. La faim augmente dans les pays pauvres. Des guerres inutiles sont menées sous l’influence du complexe militaro industriel. Le pouvoir économique héréditaire oriente les investissements, manipule l’opinion publique, contrôle les médias, finance les élections, opprime les salariés, sans être lui-même soumis à aucun contrôle. Il n’existe aucune véritable démocratie. C’est le profit et non la dignité du travail qui oriente l’activité économique. La corruption des milieux dirigeants et la fraude fiscale sont officiellement soutenues par paradis fiscaux interposés. Les fiscalités pèsent sur les classes moyennes et les pauvres. Les grands problèmes planétaires concernant la protection de l’environnement ne sont pas correctement résolus. L’hypocrisie règne dans tous les domaines et les droits de l’homme, y inclus les droits économiques et sociaux, ne sont pas respectés.

Les raisons du malaise politique

Ces constatations n’entraînent pas pour autant de proposition d’un autre type de société, ni de recette pour en construire un. Il n’y a plus de vision de l’avenir ni de stratégie du possible. Les altermondialistes ne décrivent pas « l’autre monde » qu’ils souhaitent. La majorité des esprits se résigne à accepter le monde actuel, tout en cherchant à le corriger quelque peu. La confusion qui règne en ce domaine conduit à la résignation et à l’acceptation de l’inacceptable. Cette situation s’explique par de nombreuses raisons.
- La plus importante est sans doute la disparition du « socialisme », mort dans sa forme communiste avec l’échec des expériences de « socialisme réel », et dans sa forme sociale-démocrate avec le ralliement au libéralisme des partis qui portent ce nom.
- Cette désillusion s’étend au rôle joué par les visions de l’avenir dans le passé. L‘idéal des humanistes de la Renaissance a été suivi par les guerres de religion ; la philosophie des lumières du 18ème siècle a abouti à la confiscation du pouvoir par la bourgeoisie, les analyses marxistes du 19ème siècle ont conduit au Goulag. D’où une très forte tendance à croire que les rêves de liberté, de justice et d’humanité se terminent toujours par la dictature et l’oppression, selon les descriptions faites par Georges Orwell.
- Cette résignation au capitalisme ultra-libéral comme seule forme possible s’accompagne d’un système explicatif simpliste : la croyance au progrès technique comme seul moteur de l’évolution de la société et comme solution à tous les problèmes. Croyance héritée d’Adam Smith et de l’idée marxiste de supériorité de l’infrastructure sur les superstructures. Croyance populaire acceptée à droite comme à gauche.
- Aucune explication plus satisfaisante n’est proposée par les chercheurs en « sciences sociales. » Sans doute Max Weber, parce qu’il a tenté de décrire le rôle fondamental des autres « structures », jouit-il d’une certaine popularité, mais ses thèses sur l’influence des religions sur les institutions et sur les comportements économiques n’ont pas fait l’objet d’analyses ni de synthèses capables d’offrir un paradigme nouveau sur l’évolution des sociétés.
La mode du structuralisme, qui a concerné la linguistique et la psychanalyse, n’a pas abordé le problème des structures sociales, ni même suggéré qu’il puisse être nécessaire d’identifier ces structures et d’analyser les rapports entre elles au cours de l’évolution de la société.
Il n’est pas surprenant dans ces conditions que nous soyons aujourd’hui dans une phase de confusion politique, comparable à celle qui existait au 18ème siècle quand le type de société inacceptable de l’époque paraissait éternel, à la veille même de la Révolution. En d’autres termes, c’est parce que l’on tire de fausses leçons de l’histoire que le conservatisme est triomphant, que les partis de gauche sont sans programmes, que la corruption est acceptée comme naturelle, que le néolibéralisme règne et que les hommes et femmes de bonne volonté ne croient possibles que des réformes de détail ou se résignent, comme le Candide de Voltaire, à cultiver leur jardin ( qu’il soit humanitaire ou social). Il est donc indispensable de détruire ces idées fausses.

Un autre type de société.

Tout d’abord il n’est pas vrai que le socialisme soit mort et que l’espoir qu’il apportait doive être abandonné. Les expériences russes, chinoises ou cubaines se sont produites, contrairement aux prévisions de Marx, dans des pays économiquement arriérés qui n’avaient jamais fait l’expérience de la démocratie. C’est la raison pour laquelle elles ont ignoré la séparation des pouvoirs, accumulé dans les mêmes mains pouvoir politique, pouvoir économique et pouvoir militaire, et instauré le culte de la personnalité. Elles n’ont pas démontré que la planification démocratique soit impossible, ni que la gestion publique de certains secteurs de production soit obligatoirement plus mauvaise que la gestion privée.
Il n’est pas vrai non plus que les « visions de l’avenir » n’aient produit que des résultats négatifs. Si l’on est passé de l’utopie à la conviction qu’il est possible de penser qu’un autre type de société peut être mis en place, c’est bien aux « visions » que nous le devons. L’idée que la société pouvait être construite sous une forme rationnelle et correspondre à l’idéal que l’on imaginait date de la Renaissance. Les grands humanistes, Rabelais, More, La Boétie, Montaigne, Erasme, ont constaté que les guerres des princes de leur temps étaient des jeux idiots et criminels, que la « servitude volontaire » était un mal psychologique redoutable, que la société pouvait être modelée pour libérer les forces de l’esprit. Ils ont exprimé, chacun à leur manière, l’espoir de la possibilité d’une société vraiment civilisée, intelligente, créatrice, universelle, et d’un type d’homme nouveau refusant le prestige imbécile des armes, de l’hérédité, de la guerre et des conquêtes. Ils l’ont remplacé par le prestige de l’esprit. Ils ont offert un sens à l’aventure humaine et à l’histoire. Et les révolutions qui ont suivi cette première mise en mouvement de la culture occidentale, révolutions scientifique, démocratique, techno-économique (industrielle), socialiste et sociale ont apporté, en dépit des catastrophes qui les ont accompagnées, des progrès très importants.
Il n’est pas vrai non plus que nous ayons une connaissance insuffisante des forces qui agissent sur les structures de la société pour pouvoir imaginer et construire un autre type de société. Ce que l’histoire nous a appris ce n’est pas que les inventions techniques ont rendu l’humanité plus intelligente, ni que le capitalisme soit le système le plus performant. C’est que l’évolution de la société depuis le 15ème siècle européen est le résultat d’une lutte entre deux groupes de forces sociales, les forces conservatrices d’oppression qui, dans toutes les sociétés, ont porté au pouvoir de petites minorités et fait accepter cette tyrannie par les peuples et les forces libératrices profondes, mises en oeuvre seulement depuis 5 siècles qui résultent de la découverte par les individus des droits de l’homme, de la dignité des êtres humains, de l’importance du savoir, de la force de l’esprit.
Ces forces sont fondées sur des croyances qui changent au cours du temps. Croyances concernant l‘identité des groupes humains et le sentiment de supériorité qui l’accompagne, le système explicatif de la société et de ses structures, et les jeux auxquels doivent jouer les dirigeants et les dirigés. Jusqu’ici les jeux majeurs ont été ceux du pouvoir, de la guerre et de l’enrichissement. Les forces profondes nouvelles valorisent au contraire le jeu du travail créateur, de la recherche scientifique, de la participation à de très grands projets collectifs et en définitive de la fraternité.
Cette lutte aboutit à la transformation des structures sociales qui donnent vie à une société, Ces structures comprennent outre les structures identitaire et explicative déjà citées, le mode de production, les institutions, la structure sociale et le système de sécurité. Elles réagissent les unes sur les autres sous l’action des forces sociales mentionnées.
Les erreurs, qui ont été commises dans la lutte pour une société plus juste, plus libre et plus humaine, peuvent aujourd’hui être identifiées. Elles ont concerné surtout l’ignorance de la structure identitaire, et l’utilisation de systèmes explicatifs erronés. Les progrès qui ont été faits au cours des révolutions scientifique, démocratique, socialiste et sociale, depuis le 15ème siècle européen, ont été payés très cher à cause des erreurs de stratégie et d’analyse faites par leurs leaders et leurs maîtres à penser. Les philosophes des lumières n’avaient pas compris que leur idéologie serait mise au service de la classes dirigeante aspirant au pouvoir contre les aristocrates, en l’occurrence la bourgeoisie. Ni Marx ni Engels n’avaient pensé que l’addition du pouvoir économique et du pouvoir politique dans les mêmes mains conduirait inévitablement à l’oppression. Et nul n’avait prévu les maladies nationalistes qui ont sévi en Europe et ailleurs, au 19ème et au 20ème siècle et ont débouché sur les deux guerres mondiales.
Ceci ne signifie pas qu’il soit possible de définir facilement une stratégie d’action pour la minorité qui soutient aujourd’‘hui une philosophie humaniste. Mais nous sommes mieux équipés intellectuellement pour agir efficacement.

Les moyens d’action

Nous avons d’abord appris qu’il est possible d’agir sur la structure de sécurité et sur la structure institutionnelle et à travers elles sur la structure identitaire. Cette leçon a été donnée par des praticiens et non par des chercheurs en « sciences sociales. » C’est la persévérance de Jean Monnet, et des quelques hommes d’Etat qu’il a su mobiliser autour de lui, qui a démontré qu’en inventant une autre structure institutionnelle, au niveau d’une Europe, épuisée par deux guerres mondiales, il était possible de superposer aux nationalismes la conscience d’une identité européenne et de transformer la structure identitaire. On a réussi ainsi à changer en même temps les comportements des peuples de ce continent, qui est en train de passer, d’une zone de guerres permanentes depuis mille ans, à une zone de paix.
C’est une leçon du même ordre qui a été donnée par ceux qui ont obtenu par des moyens pacifiques la libération des peuples opprimés par la colonisation. Qu’il s’agisse de Gandhi en Inde, de Nelson Mandela et de Frédéric de Clerk en Afrique du Sud, de Martin Luther King aux Etats Unis, de Pierre Mendés France pour l’Indochine et la Tunisie, ils ont montré qu’il était possible, en s’appuyant sur les forces profondes, qui viennent de la prise de conscience par l’esprit humain de sa dignité et de sa vocation créatrice, de vaincre le racisme, l’oppression et la manipulation.
C’est encore le même type de leçon qui, cette fois à l’échelle planétaire, a été donnée par Mikhaïl Gorbatchev, en démontrant que la diabolisation de l’image de « l’ennemi » était un phénomène irrationnel, stupide et dangereux. Il a montré que la réduction des armements, l’établissement de « mesures de confiance » du type de celles inventées dans le cadre de la CSCE, étaient des politiques possibles pour tendre vers la disparition des guerres inutiles. En fait, en remettant en question l’ensemble du système de sécurité existant, il a montré qu’un renversement total des conceptions militaristes des relations entre les peuples du monde était à portée de main.
Sans doute ces leçons ont-elles été niées par les privilégiés du système actuel et la vigueur de leurs réactions – propagande forcenée pour le néolibéralisme, destruction par l’OTAN des négociations de la CSCE, guerres inutiles, en Irak et ailleurs, entretenues par le complexe militaro-industriel, sanctification du profit et du pouvoir de l’argent, néocolonialisme, fraude fiscale et corruption institutionnalisées à travers les paradis fiscaux, etc. - a réussi à mettre au pouvoir, en Europe, les gouvernements les plus conservateurs. Les chances de succès d’une révolution intellectuelle capable de proposer un type de société réellement « humaniste. » sont apparemment faibles. En réalité, elles sont très fortes et il est parfaitement possible de retrouver l’espoir.
Tout d’abord les forces libératrices sont déjà en action pour une nouvelle étape et continuent d’agir irrésistiblement. Elles se manifestent par la poursuite continue du dépassement des Etats nations aux plans régional et mondial, et par le développement de l’éducation qui réduit le différentiel d’instruction entre dirigeants et dirigés. Leur progression permet d’imaginer un type de société profondément différent de l’actuel et plus proche de l’idéal humaniste. Il n’est plus du tout impossible de considérer comme crédible un type de société qui se caractériserait par :
-  La superposition d’un sentiment d’identité planétaire aux sentiments nationaux et régionaux,
-  des nouvelles institutions supranationales en charge de la sécurité internationale et des problèmes mondiaux, et responsables notamment de la gestion de la monnaie, du crédit, et de la fabrication des armes pour une gendarmerie planétaire,
-  la disparition de la classe inférieure structurelle notamment grâce à l’accession universelle à l’éducation à tous les niveaux,
-  la suppression de l’hérédité du pouvoir économique notamment par l’institution d’une fiscalité appropriée,
-  la disparition des disparités de mode de production entre pays riches et pays pauvres, par une politique de développement rapide des économies agropastorales
-  la disparition du chômage par l’institution d’entreprises d’Etat non soumises à l’objectif du seul profit,
-  le remplacement des jeux de la guerre, du pouvoir et de l’enrichissement par des jeux plus nobles et plus dignes concernant le développement de l’esprit.
Il est parfaitement possible de qualifier le type de société ainsi sommairement décrit de société « humaniste », pourvu qu’il soit retenu que ce qualificatif signifie : société sans guerres, sans classes, fondée sur le travail créateur, et à très grands projets collectifs.
La crise financière récente nous a enfin appris, malgré les réactions négatives de nombreux économistes que le financement des mesures qui pourraient permettre l’accession au type de société qui vient d’être décrit est parfaitement possible. Trouver des centaines de milliards de dollars et d’euros pour sauver les banques a montré qu’il est possible d’obtenir les moyens financiers nécessaires à la généralisation de l’éducation, au développement des régions pauvres et à l’offre universelle de travail.
Le remplacement du type de société existant par un autre plus juste, plus libre et plus humain n’est donc pas hors de portée. La lutte continuera, la victoire sera difficile et prendra du temps, mais un chemin est tracé. La minorité des hommes et femmes de bonne volonté qui conserve cet espoir doit accepter de penser que la définition de plus en plus claire et de plus en plus crédible d’une vision de l’avenir est le seul moyen de contribuer à la victoire. Il faut donc travailler assidûment à sa construction, si l’on souhaite que les forces de libération aient quelque chance de gagner ce combat.

Maurice Bertrand et Jean Lyon

Le site " politique du possible" fournit plus d’informations sur le type de société sommairement décrit ici.

Prière de faire part de vos réactions aux adresses suivantes

- mb1922@club-internet.fr

- jrlyon@orange.fr

retour au début des forums
Popularité
Cet article a une popularité absolue égale à 1, soit 27 % de 4. Au total, ce site fait environ 536 visites par jour.



site réalisé avec SPIP | navigateur conseillé firefox - | - Accès réservés: Conseil d'Administration - | - Bureau
AccueilL - | - En résumé - | - Tout le site - | - Admin