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Il faut aider le soldat Mélenchon !


mise en ligne: samedi 10 mars 2012


Il « fait » les bons plateaux télévisés, on admire sa culture et sa maîtrise de la langue, on reconnaît son talent de tribun. Même s’il est de bon ton de prendre un air pincé, on savoure aussi ses traits d’esprit qui, comme les dessins humoristiques de qualité, vont sans fioritures à l’essentiel. Quant à son traitement de la gent médiatique, d’une rugosité à l’opposé de la docilité habituelle face aux porteurs de micro, elle en réjouit plus d’un.

Il serait tentant d’en rester à ce portrait-là pour - d’un mot valant condamnation : populiste - réduire Jean-Luc Mélenchon à un rôle d’acteur subalterne dans une pièce dont les grands rôles auraient de tout temps été distribués ailleurs. Avec un dessin de Plantu et un titre de « Une » rejetant Jean-Luc Mélenchon hors du Cercle de la Raison pour l’associer à Marine Le Pen, Le Monde a commis une mauvaise action.

Au début, c’est vrai, il avait été pris pour un ludion, un de plus, dans un théâtre politique où le talent dans la posture peut valoir une gloire éphémère. Pour tout dire, on ne le prenait pas au sérieux : pour marquer la condescendance, ne disait-on pas « Mélenchon » en oubliant le prénom qui marquerait la sympathie, ou le « Monsieur » usuel ?

Et puis, lentement, la parole de Jean-Luc Mélenchon est devenu plus audible : les mots oubliés - République, Peuple , Progrès social - ont retrouvé dans sa bouche la saveur ancienne qu’ils avaient dans les discours d’un Jaurès, par exemple. Cet homme s’est révélé authentique. De plus en plus de personnes ont cru qu’il pensait vraiment ce qu’il affirmait, à savoir que le Peuple - autrement dit la Nation débarrassée de ses connotations droitières - serait capable de contrer la mécanique aveugle des marchés par une « Révolution citoyenne ». Il donnait à voir, derrière cette mécanique abstraite, des hommes d’argent et des pouvoirs bien réels. Les thèmes qu’il a martelés dans ses meetings répondaient à une attente, restauraient un espoir. Certes, par les ruptures qu’elle comporte, la voie préconisée pour donner corps à cet espoir collectif n’est pas sans risques : face à l’ordre tentaculaire du capital, construire contre lui un rapport de forces crédible est malaisé, et toute transition vers un ordre social plus juste ne peut qu’être lourde de violences réactives. L’image des anciennes mobilisations - Du pain et des roses… - garde certes sa charge d’espérance, mais, pas plus qu’hier, le pain ne sera donné et les épines ôtées.

Face à l’ampleur des défis qu’il propose de relever, Jean-Luc Mélenchon apparaît assez seul, trop seul. Le résultat électoral dont on le crédite l’a fait entrer dans le cercle des candidats sérieux : pour beaucoup, il est donc à utiliser ou à contenir. Utiliser : afin de gêner François Hollande, certaines têtes chercheuses du sarkozysme - Franck Louvrier, Alain Minc - ne tariraient plus d’éloges sur lui. Contenir : les sondages devant vraisemblablement enregistrer une réduction de l’écart entre les deux candidats de tête, les socialistes vont marteler de plus en plus l’argument du vote utile. Certains d’entre eux, même, voudraient distiller l’idée que Jean-Luc Mélenchon jouerait la défaite de François Hollande, l’éclatement du PS et la « récupération » de la gauche du parti (les 17% de Arnaud Montebourg aux Primaires, plus quelques déçus de la mouvance Hamon-Emmanuelli)…
Même s’il évite avec talent les chausse-trapes, le candidat du Front de Gauche sait que la partie est loin d’être gagnée. Certes, l’effondrement du NPA et le piétinement de Lutte ouvrière font de lui, pour le moment, le seul acteur significatif à la gauche du PS. Mais l’importance qu’il a personnellement acquise ne masque pas une certaine fragilité. Le Parti de Gauche qu’il a créé n’a pas pu se donner en peu de temps une assise solide : le pourra-t-il ? Pour l’instant, le Parti communiste lui offre en pratique son vrai et presque unique support militant : cette importance du soutien du PCF a plusieurs conséquences. D’une part, ce n’est pas sans hésitations que les communistes ont renoncé à présenter un candidat propre : Jean-Luc Mélenchon a été choisi en raison de ses positions et de son talent, mais aussi parce qu’ils évitaient une épreuve du feu électoral en solitaire, avec ses risques. Si, comme on peut le penser, l’important est d’abord pour eux de préserver des positions électorales qui se sont rétrécies, ils savent qu’ils devront tabler sur la bienveillance des socialistes lors des législatives. C’est aussi à l’aune de ces préoccupations-là que l’on peut interpréter les discrets rappels à l’ordre adressés à Jean-Luc Mélenchon lorsqu’il est tenté de passer du tir à bouchon à des armes plus offensives dans son affrontement concurrentiel avec le candidat socialiste. Sur un autre plan, le candidat du Front de gauche a régulièrement souligné son acceptation de la discipline républicaine au second tour : si nul ne doutait de son application, le moment venu, d’une règle qui est traditionnellement respectée à gauche, un rappel aussi insistant ne répond-il pas par ailleurs au besoin du PCF de tranquilliser des socialistes que la montée du Front de gauche dans les sondages pouvait inquiéter ? Est-ce faire insulte aux communistes que constater une certaine ambivalence dans leurs rapports avec Jean-Luc Mélenchon ? S’ils sont heureux, dans le sillage de ce « hors-bord », de bénéficier de sa percée, ne craignent-ils pas que celle-ci consolide trop son autonomie ? On verra rapidement quelle est la marge d’initiative qu’ils lui consentiront durablement…

Ces données n’échappent pas à François Hollande qui, considérant comme acquis un ralliement final, traite avec désinvolture le candidat du Front de gauche et son offre de débat public. Il pense par ailleurs que Arnauld Montebourg et Benoît Hamon ancreront assez efficacement la partie de l’électorat socialiste qui pourrait être tentée de suivre Jean-Luc Mélenchon. Sans doute se trompe-t-il en croyant à des reports de voix mécaniques : le principal parti des travailleurs est aujourd’hui le « parti de l’abstention ». Certains, sur la lancée des thèses de Terra Nova, proposent que l’on s’en accommode pour jouer davantage de thèmes sociétaux que l’on croît aptes à séduire une partie des classes moyennes. Il y a là un leurre, et la piste serait d’autant plus risquée que, 2007 l’a une fois de plus prouvé, les jeux de mandoline sous la fenêtre centriste sont toujours décevants à la fin.
L’arithmétique et la physique des forces invitent à revenir aux réalités.
D’un côté, il importe que le Front de gauche continue à progresser dans les intentions de vote, sans être freiné par des évocations abusives du « 21 avril ». En effet, la désaffection à l’égard de Nicolas Sarkozy est telle aujourd’hui que ce risque-là, sauf rebond imprévu du président-candidat, n’existe pas. Par ailleurs, autant qu’il l’est avec des adversaires, le rapport de forces est essentiel entre partenaires : un Front de gauche dépassant les 10% d’intentions de vote peut contraindre François Hollande qui campe sur un « C’est à prendre ou à laisser », à gauchir son discours et son programme.

D’un autre côté, il il est tout aussi souhaitable que, face au PCF, la position personnelle de Jean-Luc Mélenchon et celle du Parti de gauche acquièrent un poids et une autonomie accrus, seuls vrais gages d’une association efficace dans la durée. Seule vraie assurance aussi que les préoccupations boutiquières du PCF ne brideront pas à l’excès, in fine, son engagement dans la « révolution citoyenne ».

En bref, il faut aujourd’hui aider le soldat Mélenchon !

R.Bistolfi

Robert Bistolfi

Membre du Conseil d’administration du Cercle Condorcet de Paris
Directeur honoraire à la Commission européenne,
membre du comité de rédaction de la Revue " Confluences Méditerranée "



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