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Retour aux années 30 ?



mise en ligne: jeudi 25 avril 2013 première publication:23 avril 2013


Assiste-t-on au « retour aux années 30 » en Europe, selon l’assertion qui revient, telle une rengaine ? On doit reconnaître qu’il y a des ressemblances inquiétantes : fort endettement du secteur public succédant à un « laissez aller » (« années folles » 1920-1930 versus 2000-2008), mais fortement creusé par des évènements exceptionnels (« guerre de 1914-1918 ; programmes contra-cycliques de 2008-2009).
Et l‘on retrouve en Europe de nombreux ingrédients de politique économique sur la base du même postulat erroné : « mettons de l’ordre dans nos affaires, assainissons notre situation financière, et la confiance des marchés, ramenant les investissements, reviendra ». On sait comment cela s’est terminé à la fin des années 30.
Ce rapprochement et le climat délétère de l’économie justifient-ils la « dépression » qui affecte l’opinion de nos compatriotes ? En premier lieu, remarquons que ce phénomène est largement amplifié par les média qui multiplient les annonces les plus alarmistes et caricaturales. Pour autant, il n’est pas réellement justifié. Tout d’abord, la situation économique en France n’est pas aussi mauvaise qu’on le prétend, comparativement à ce qu’elle est ailleurs en Europe. Même les pays de l’Europe du Nord sont atteints, le Danemark et la Finlande affichant des taux de croissance négatifs sur l’ensemble de l’année 2012, avec une nette détérioration au 4ème trimestre, et seule la Suède conservant un taux positif, un peu en-dessous de 1%, mais en nette diminution par rapport à 2011. Quant aux Pays-Bas, qui, jusqu’ici, faisaient partie des pays « vertueux », ils sont sévèrement touchés et frappés par la récession. En second lieu, la situation de la France est bien meilleure que celle de l’Europe du Sud. Fort heureusement, n’en déplaise à ceux qui les réclament, notre pays n’a pas réalisé les coupes sauvages dans les salaires et les dépenses sociales pratiquées en Espagne, Italie, au Portugal, sans parler de la Grèce, et le chômage, pour inquiétant qu’il soit, n’y atteint pas les niveaux extrêmes que l’on y constate. Contrairement, à ce que beaucoup voudraient faire croire, même si le niveau de l’activité économique dans notre pays stagne et est tout à fait insuffisant pour permettre d’employer notre population active – et, surtout, les plus jeunes – la situation économique est loin d’être aussi catastrophique que dans les pays de l’Europe du Sud. Même la situation économique de l’Allemagne, portée au pinacle, n’est pas aussi reluisante qu’on le croit. L’Allemagne, qui réalise encore près de 60% de ses exportations dans l’Union européenne, souffre de l’affaiblissement de la demande émanant de ses partenaires européens et s’approche de la récession, avec un recul de 0,5% au 4ème trimestre de 2012. La chute des ventes d’automobiles en mars 2013 sur son marché sonne comme un avertissement. Si elle est encore sauvée par la demande « hors d’Europe » et par une spécialisation industrielle judicieuse, l’Allemagne paye très cher les « réformes de Gerhard Schröder » (auxquelles on impute abusivement ses succès passés) qui ont mis à mal son modèle social en multipliant les « travailleurs pauvres » (notamment féminins dans les services), au point que ce pays envisage très sérieusement de « créer » un SMIC.
N’hésitons pas à l’affirmer : le « mal être » français est loin d’être totalement justifié, comparativement à ce qui se passe dans de nombreux autre pays de l’Europe. Pas plus que ne le sont, dans leur ampleur, les critiques adressées au Gouvernement et au Président de la République (le « Hollande bashing ») pour leur politique économique. Il est de bon ton, aujourd’hui, de dénoncer l’absence de direction et de vision dans l’action qu’ils mènent. Tout d’abord, il convient de stigmatiser ceux qui prétendent proposer une autre politique. Quelle serait cette « autre politique » ? A entendre beaucoup de « bons esprits », il faudrait procéder à des coupes franches dans les dépenses publiques et les prestations sociales : « de la sueur et des larmes ! », comme a osé le dire le directeur d’un hebdomadaire lors du débat qui a suivi l’allocution télévisée du Président de la République. Même s’il y a de sérieuses économies à réaliser dans les dépenses publiques, ne serait-ce que dans le « mille feuilles » des institutions régionales et locales, ce serait, bien évidemment, tomber dans le piège où se débattent actuellement les pays de l’Europe du Sud et porter atteinte au modèle de société mis en place après la Seconde Guerre Mondiale que nous envie le monde entier. Déjà les transformations entreprises dans de nombreux secteurs du « Service public » altèrent considérablement et regrettablement l’esprit de celui-ci.
En fait, si on lit entre les lignes, le Gouvernement et le Président de la République mènent une politique, en réalité, bien définie qui a pour objectifs simultanés de réduire progressivement la dette de façon à en alléger la charge du service et justifier les bas taux d’intérêt que demande le marché pour ses prêts, renforcer la compétitivité de l’économie française (cf : le Rapport Gallois, le « Pacte de compétitivité » et l’« Accord sur l’emploi »), sans toucher au modèle social. Ce que l’on peut leur reprocher, c’est donc, non pas de ne pas avoir de politique, ni de vision, mais de ne pas les exposer suffisamment clairement et, aussi, de trop laisser miroiter un « retour à la croissance » dont il est avéré que les conditions ne sont pas réunies et qu’il ne peut être obtenu avec nos seuls moyens nationaux.
Il faut avoir la lucidité et le courage de le reconnaître : la solution à nos problèmes ne peut plus être spécifiquement française. Elle ne peut désormais être qu’européenne.
En effet, si l’on veut éviter l’éclatement de la zone euro, conduisant, à terme, à celui de l’Union européenne – ce qui serait une catastrophe –, il n’y a pas d’alternative à la poursuite de l’unification économique et politique de l’Europe.
On est actuellement au milieu du gué avec tous les inconvénients et les dangers que cela implique.
Ceci vaut pour l’union économique, avec une union budgétaire à moitié réalisée (limitée à la face réglementaire et aux aspects répressifs) et une union bancaire toujours en construction, mais qui se heurte à de fortes oppositions, dans notre pays lui-même. Font cruellement défaut une union fiscale qui couperait la voie aux concurrences déloyales et évasions en tous genres et une véritable politique économique de l’Europe dont la « coordination » actuelle, réalisée dans l’Eurogroupe, n’est qu’un simulacre.
L’union politique est encore moins avancée :
-  avec un Conseil européen qui ne remplace pas ce que serait un véritable gouvernement de l’Union et se prête à tous les marchandages, chaque Etat, par son représentant, cherchant avant tout, à tirer son épingle du jeu et à obtenir un « juste retour » dans le domaine budgétaire. Il n’a, au demeurant, aucune légitimité démocratique ;
-  un Parlement européen qui, en raison de son mode d’élection, laissé à l’appréciation des différents Etats-membres, pêche aussi par un manque de légitimité et n’est pas véritablement en mesure, ni de contrôler le Conseil européen, ni d’en contester les décisions (même s’il s’y essaye depuis que le nouveau Traité lui a donné des pouvoirs accrus) ;
-  une Commission européenne, peu à peu dessaisie de ses pouvoirs qui sont d’essence technocratique et qui devrait être ramenée au rôle d’administration d’un véritable exécutif européen à créer ;
-  un Président de l’Europe coopté par ses pairs sans aucune légitimité démocratique
Si l’on y ajoute l’absence d’un budget propre permettant à l’exécutif européen de mener les actions économiques nécessaires pour promouvoir la relance européenne, tant espérée mais jamais au rendez-vous, en finançant, par exemple, des actions, réparties dans tout le continent, en vue de réaliser l’indispensable transition énergétique et développer les infrastructures à la mesure de l’espace européen, on a l’explication de l’impuissance actuelle de l’Europe.
L’Europe ne pourra surmonter ses contradictions que lorsqu’elle aura pu dépasser le stade des conflits d’intérêt nationaux. Cela implique l’acceptation d’un changement de conception quant à la souveraineté par ses peuples appelés à se considérer comme parties prenantes d’un ensemble les transcendant, et non plus comme des nations en position de rivalité. Il faudra du temps pour accomplir cette transformation qu’il appartient à la France et à l’Allemagne de conduire, mais il importe de la préparer dès aujourd’hui en osant affronter les problèmes à résoudre que cela implique, même si ces problèmes peuvent être d’ordre conflictuel.
Car, encore une fois, il n’y a pas de solution en dehors de l’Europe.

Jean-Pierre Pagé

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