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De la liberté d’expression et du « sacré »
Ce que les mots recouvrent


mise en ligne: mercredi 18 février 2015


De la liberté d’expression et du « sacré »
Ce que les mots recouvrent

1. La liberté de pensée, d’opinion, de croyance n’a de sens plein que lorsqu’elle est associée à la liberté d’expression. Cet ensemble de libertés est un acquis central des luttes progressistes du passé. En l’imposant contre les obscurantismes, les dogmatismes religieux ou politiques, les idéologies délirantes, une démocratie sûre d’elle-même table sur l’expression sans contrainte de la pensée des uns et des autres pour dégager, par le travail de la raison et des confrontations d’idées, le minimum de convergence des comportements nécessaire à la paix civile.

2. La liberté d’expression n’est pas assurée de la même façon dans tous les pays démocratiques. Aux Etats-Unis, garantie par le Premier amendement de la Constitution, elle est absolue ; mais un cartésien rigide pourrait par ailleurs trouver bizarre qu’un pays aussi ouvert à l’expression des pensées divergentes oblige son président à prêter serment sur la Bible : y aurait-il des croyances plus légitimes que d’autres, et, aussi assurée que soit cette liberté, ne relèverait-t-elle en dernière instance que d’une tolérance toujours révocable ? Revenons en Europe : la vitalité de la vie politique n’y est telle que parce que la liberté d’expression y est presque sans entraves. Presque ? En effet, le blasphème est un délit, et donc punissable, dans de nombreux pays européens. On pourrait multiplier les exemples de cas où la déclinaison pratique de la liberté d’expression, en s’inscrivant dans une histoire nationale particulière, connaît des dispositifs de régulation ou d’encadrement parfois surprenants pour un "Gaulois".

3. En France, dès 1789, la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen avait posé dans son article 10 que «  nul ne peut être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public  ». L’article 11 précisait que « la libre communication des pensées et des opinions 
est un des droits les plus précieux de l’homme ; tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi ». Ces principes posés au début de la Révolution ne trouveront une inscription solide dans les faits qu’un siècle après, avec la loi de 1881 sur la liberté de la presse. Avant, sous la Restauration où le délit de blasphème avait été durablement rétabli, sous le second Empire où les libertés individuelles avaient été plus qu’étroitement corsetées, les écarts par rapport à une zone d’expression très limitativement balisée se payaient d’un séjour à Sainte-Pélagie. Depuis la dernière guerre, la Déclaration de 1789 a vu son statut consolidé au fil du temps : la jurisprudence du Conseil constitutionnel a eu sur ce point un poids déterminant en reconnaissant une pleine valeur constitutionnelle aux principes posés il y a deux siècles.

4. Le dispositif juridico-institutionnel qui régit en France la liberté d’expression est donc, au premier abord, exempt de toute ambiguïté : toutes les croyances – religieuses, philosophiques et autres – étant libres et pouvant être librement exprimées, elles peuvent aussi être librement soumises à la critique. Cet énoncé ne permet pas de prendre en considération le blasphème, et encore moins d’en faire un délit. Il y a tout d’abord une impossibilité logique à cela : la teneur du blasphème ne peut être objectivement définie (c’est-à-dire reconnue comme telle par l’ensemble de la société) puisque ce sont les tenants d’une croyance déterminée qui voudraient définir eux-mêmes la frontière à ne pas franchir par quiconque dans l’expression de sa pensée et de ses critiques. Cette autodéfinition du blasphème va de ce fait être extrêmement fluctuante en fonction du pays, de l’état de la société, du milieu, de l’époque… En décembre 2014 – hier ! – un homme accusé d’apostasie et de blasphème a été condamné à mort en Mauritanie pour des propos de critique sociale tenus sur Internet. Au XVIIIème siècle, Le Chevalier de la Barre avait pu, lui aussi, être condamné à mort pour ne s’être pas découvert au passage d’une procession. Mais au XXème siècle des dignitaires religieux comme les cardinaux Decourtray et Lustiger ne se battront plus que sur le créneau du respect dû à autrui lorsqu’ils dénonceront La dernière tentation du Christ. Cette référence au « respect », qui peut être entendue lorsqu’elle se veut constitutive du savoir-vivre dans une société apaisée, n’est cependant pas totalement innocente : elle peut en effet offrir une voie détournée aux religions pour restaurer le délit de blasphème dans une société démocratique et laïque. En France, elles pourront s’appuyer pour cela sur la distinction entre « croyance » et « croyant » : une croyance – l’existence d’un Dieu – peut être critiquée rationnellement, Dieu lui-même peut être caricaturé et moqué très librement comme peut l’être toute croyance qui n’est qu’une opinion comme les autres, sans statut particulier. Mais la loi va par ailleurs sanctionner l’injure et la diffamation dont le croyant pourrait être victime en tant que tel. La distinction, nette intellectuellement, est aussi très – trop – subtile au niveau des perceptions et des vécus de la croyance, trop « poreuse » en quelque sorte : c’est dans cette faille-là que la condamnation du blasphème va tenter le retour évoqué plus haut. Ce qui est présenté benoîtement par les gestionnaires du sacré comme une sorte de "politesse" réclamée du corps social pourrait se transformer aisément en coercition liberticide en cas de mainmise de l’institution ecclésiale sur l’organisation politique : de l’Inquisition catholique autrefois, au Califat de l’Etat islamique aujourd’hui, en passant par l’Arabie saoudite, les exemples abondent d’abominations fondées sur la traque de « l’acte ou du propos, ou de l’acte délictueux contre Dieu » – la définition même du blasphème. Une opposition absolue à toutes les demandes visant à réprimer pénalement ce dernier s’impose plus que jamais.

5. En posant comme absolus le respect de la liberté d’expression et l’impossibilité d’un délit de blasphème, on n’épuise pas pour autant les interrogations. Entre autres : une société démocratique peut-elle se dispenser de la délimitation d’un « espace du sacré », avec un « corps de valeurs de référence » qui, consolidé au fil du temps, voudrait idéalement échapper aux aléas de la vie politique immédiate ? Un groupe humain ne forme-t-il une communauté que lorsqu’existe pour lui, en surplomb, un tel idéal de référence, une idéologie ou une croyance religieuse en partage, un parti porteur d’une ambition libératrice ? La nation en tant que communauté historique n’échapperait pas à cette nécessité, à lui seul le jeu démocratique avec ses majorités aléatoires n’y suffisant pas. D’où un « roman national » prétendant exprimer une construction identitaire, témoigner de la réalité d’un être collectif que l’adhésion sans cesse renouvelée des citoyens prolongerait. Mais la construction est fragile et, en bout de course, une exaltation creuse de la trinité des valeurs républicaines comme l’adjonction tardive d’une laïcité érigée en philosophie d’Etat viendra s’efforcer de masquer les fissures de la construction. On doit avoir à l’esprit cette fragilité face au sursaut unanimiste que les récents attentats ont suscité : l’ampleur des manifestations – au-delà d’un fourre-tout surprenant – a d’abord traduit la profondeur de l’anxiété collective liée à une anomie croissante. Si un fort attachement aux libertés républicaines s’est sans doute majoritairement exprimé, n’est pas évidente pour autant la volonté de traiter vigoureusement les inégalités réelles qui, se creusant, pourrissent en affrontements identitaires. Le corps politique – droite et gauche confondues – va donc se réfugier dans des actions désordonnées relevant de la gesticulation sécuritaire et d’une forme de reconnaissance du « sacré ». Si nul ne doute que les moyens de protection et de prévention qui existent doivent être pleinement utilisés contre les vraies menaces terroristes, on peut s’inquiéter d’une dérive répressive qui serait attentatoire à la liberté d’expression : le trop large recours aux comparutions immédiates et les peines d’emprisonnement pour propos « séditieux » (lesquels relèvent souvent de la brève de comptoir, plus que de l’apologie du terrorisme) font craindre une réelle restriction de la liberté d’expression. Cette crainte paraît d’autant plus fondée que, depuis longtemps, dans le champ symbolique, l’on s’est attaché à restaurer un « domaine de la sacralité », cela en multipliant les interdits. Ce fut fait par la bande en usant exagérément des limites opposées à la liberté d’expression lorsqu’elle porte atteinte aux droits d’autrui.

6. Notre droit considère en effet qu’il peut y avoir abus dans la liberté d’expression, dans des cas déterminés par la loi. On comprend aisément le bien-fondé de certaines restrictions, par exemple le « devoir de réserve » lié à une fonction publique, ou encore le refus des propos injurieux. En revanche, la restriction imposée à l’expression de certaines opinions – et cela quoi que l’on pense de ces opinions – apparaît autrement problématique. La frontière entre opinion licite (et exprimable) et opinion interdite d’expression étant nécessairement floue, l’incrimination de l’expression d’une opinion n’ira pas sans multiplier les difficultés. On le voit bien avec le recul que l’on a de l’application de la Loi Gayssot de 1990 qui a fait de la négation du génocide des juifs un délit. Les réserves exprimées à son sujet par de nombreux historiens sont connues. Au-delà, peut-on observer que le retrait du champ du débat public d’un sujet – fût-il nauséabond – traduit un manque de confiance dans la vitalité du combat démocratique et dans les seuls arguments de la raison pour en réduire l’inquiétante audience ? Paradoxalement, la démarche punitive peut même faciliter l’accueil des « théories du complot » par un public maîtrisant mal les outils de la critique, tout comme l’accueil d’acrobaties du verbe qui se jouent perversement et efficacement des interdits. Lorsqu’on transfère au juge le soin de traiter ce que l’affrontement des discours n’a pu régler dans l’espace public, on lui transmet aussi, indûment, la difficile responsabilité de peser au trébuchet la qualification de propos qui, par essence, étant volontairement ambigus, ne peuvent qu’être inqualifiables à tous les sens du terme. Dans la traque du propos délictueux, on n’a jamais fini de peaufiner le dispositif répressif. C’est ainsi que le champ des négationnismes à punir va être élargi parallèlement à la multiplication des lois mémorielles. On voudra glisser aussi du délit de presse au délit pénal tout en augmentant le nombre des expressions ou attitudes relevant d’une démarche négationniste. Symptomatique à cet égard est l’exposé des motifs d’une récente proposition de loi « visant à réprimer la négation des génocides
 et des crimes contre l’humanité du XXème siècle » : tous les éléments précités d’un élargissement de l’espace répressif s’y trouvent réunis. Le glissement des affrontements intellectuels, idéologiques, politiques, vers un traitement autoritaire des dissensions s’est accompagné de l’extension insidieuse, déjà mentionnée, du « champ de la sacralité » au sein de l’espace public républicain.

7. Après les événements traumatiques de janvier 2015, le fonctionnement du couple pervers et inévitable qui lie progression du « sacré » et atteintes à la liberté d’expression se précise. La presse a rendu compte abondamment du bourrage de crâne (auquel elle a par ailleurs contribué) imposant la reprise du « Je suis Charlie » comme seul mode d’ordre concevable pour condamner les assassinats et réaffirmer la force de l’adhésion populaire aux fondamentaux du « vivre ensemble » démocratique. Il est paradoxal que la réaffirmation d’un droit absolu à la liberté d’expression – celui même dont a usé Charlie Hebdo – s’accompagne d’interdictions d’expression pour tous ceux qui estiment que ce dernier a peut-être mésusé de ce droit. Dans cette démarche répressive, on va s’appuyer sur la récente loi du 14 novembre 2014 qui, renforçant les moyens de lutte contre le terrorisme, a entre autre prévu de lourdes peines pour quiconque « fera publiquement l’apologie d’actes de terrorisme ». La Chancellerie ayant demandé aux juges de ne pas trembler dans le maniement du glaive, le vague de la formule permettra à l’abattage des comparutions immédiates de tourner à bon régime. Dans la dernière « affaire Dieudonné », suscitée par le fameux « Je suis Charlie Coulibaly », c’est cette disposition-là aussi qui a fondé l’inculpation : humour détestable, mais humour tout de même, ou bien apologie du terrorisme ? Au juge de démêler : qu’est-ce qu’une apologie ? Les dérapages sécuritaires auront été nombreux : n’a-t-on pas vu un enfant de huit ans convoqué à la gendarmerie pour des propos séditieux qui auraient mérité une explication ou, au pire, une calotte ? L’imposition d’une adhésion au fameux « Je suis Charlie » a tenu de l’admonestation cléricale et de l’embrigadement cocardier : minute de silence imposée dans les écoles, cérémonie au drapeau, Marseillaise obligatoire… On est gêné par ce prolongement institutionnalisé de ce qui fut un large sursaut citoyen spontané face aux attentats, par l’ambiguïté de l’exploitation de l’émotion, tout cela tendant à se substituer au raisonnement explicatif que la gravité des événements aurait appelé. Inquiétant pour l’avenir de la liberté d’expression ? L’ébranlement politique, éthique, social… provoqué par les récents attentats n’a pas fini d’être mesuré, mais une première réflexion s’impose sur ce que pourrait être une autorégulation éthique de la liberté d’expression.

8. Qu’il n’y ait aucun doute là-dessus : la liberté d’expression doit demeurer un droit absolu, tellement absolu que notre législation républicaine pourrait même s’inspirer – une fois n’est coutume – des principes libéraux de la Cour Suprême étatsunienne. Ce cadre clairement confirmé, rien n’interdit ensuite de s’interroger plus précisément sur le contexte de l’affaire des caricatures et des tueries de janvier. Ce ne sont pas des événements hors-sol. La succession des attentats est intervenue dans une période où se conjuguent plusieurs éléments déstabilisants. Bienvenu s’il veut exprimer la volonté inébranlable de protéger les libertés fondamentales, le désormais célèbre « Je suis Charlie » ne doit pas échapper à la critique lorsque, à travers lui, on prétend contraindre à une adhésion à la ligne éditoriale et aux dessins de l’hebdomadaire. S’agissant de ces dessins, avec un : « Ce ne sont que des images », certains ont cru minimiser une responsabilité politique qui est au contraire pleinement revendiquée lorsqu’il s’agit de sujets moins sulfureux. Si un dessin est aussi expressif, sinon plus, qu’un article, un ensemble de dessins forment une ligne éditoriale. On dira que toutes les religions ont été férocement attaquées, et que cela s’inscrit dans une veine anticléricale typique de notre culture. Mais il faut bien admettre que – sans qu’un relevé arithmétique des papes et des prophètes moqués soit nécessaire – que la religion musulmane, sous l’impulsion initiale de Philippe Val, était devenue la cible plus que privilégiée de Charlie Hebdo. Faut-il totalement négliger les conditions de diffusion et de réception de l’écrit ou du dessin iconoclaste ? Schlomo Sand a observé avec pertinence que là où vivent des millions de travailleurs musulmans, le plus souvent affectés aux tâches les plus pénibles, au bas de l’échelle sociale, il faut faire preuve de la plus grande prudence avant de critiquer l’islam, et surtout ne pas le ridiculiser grossièrement. Le milieu sociétal dans son ensemble n’est pas favorable, c’est le moins qu’on puisse dire, à un épanouissement parallèle de toutes les croyances et « communautés » : le préjugé islamophobe étant ce qu’il est, fallait-il ajouter à l’émotion générale et au malaise des musulmans croyants en publiant une nouvelle caricature du prophète ? On aurait pu espérer des dessins tout aussi forts dans l’expression de l’attachement aux libertés, dans la dénonciation des extrémismes d’inspiration religieuse, mais sans jouer dangereusement avec la provocation pure. On voit bien, ici, les protestations à venir face à ce qui précède : autocensure, soumission… Pourtant, dans le monde ouvert et interconnecté qui est le nôtre, lorsqu’un battement d’aile de papillon peut provoquer des orages à l’autre bout du monde, on ne pouvait ignorer qu’une nouvelle caricature serait perçue comme une agression additionnelle. Le lendemain de la publication de l’ambigu « prophète à la larme », de nombreuses manifestations ont eu lieu comme c’était prévisible aux quatre coins du monde à majorité musulmane : elles ont démontré qu’entre l’autocensure couarde et la gesticulation de fier-à-bras, la voie d’un dialogue sans complaisance ni provocation devrait plus que jamais être privilégiée. Cette voie s’étrécit alors que s’agrègent les éléments d’une « guerre des civilisations » qui, hier encore, apparaissait comme le produit d’un esprit fumeux. A une approche politique plus nuancée de ce dossier explosif, à un meilleur emploi de la raison, à la mesure, un Etienne Balibar, un Edgar Morin, un Patrick Viveret… ont appelé. Des politiques – Dominique de Villepin, Hubert Védrine… – ont été sur la même ligne, en affirmant (H.Védrine) que « les musulmans de France peuvent jouer un rôle historique ». Nombre d’intellectuels anglo-saxons se sont étonnés d’une rigidité dogmatique dans le traitement des faits et des esprits, là où la décence ordinaire ordonnerait déjà de ne pas jeter de l’huile sur le feu. On songe ici à Michel Serres, qui préconisait « une morale de la retenue, infiniment accueillante à toute vérité venue de l’extérieur ».

9. A l’opposé de tout pragmatisme constructif, on assiste depuis janvier à des positionnements croisés plus affirmés. On le constate d’un côté chez certains acteurs de la mouvance musulmane, de l’autre chez l’Etat et les supports de la doxa – philosophes mondains, journalistes et éditorialistes bien-pensants… – obnubilés par les craintes et rejets de l’Islam émanant de la profondeur du pays et n’osant aller à contre-courant. La dissymétrie des deux côtés est trop évidente pour justifier un simple renvoi dos-à-dos. C’est du côté de l’Etat et de l’appareil de formatage des esprits que les dérives les plus inquiétantes sont déjà à l’œuvre. Les termes immédiatement utilisés après le meurtre des journalistes de Charlie Hebdo – « 7 janvier » français en écho au « 11 septembre » new-yorkais, « guerre au terrorisme » et appel à l’unité nationale – avaient d’entrée de jeu donné le « la » : on a vite vu que l’action de l’Etat relèverait beaucoup du « sécuritaire » et de la manipulation des valeurs. Chacun sait qu’une réponse structurelle aurait exigé de s’attaquer à l’anomie. Celle-ci est mortifère, avec de multiples inégalités qui croissent et un « apartheid » de fait qui contraint les nouvelles classes dangereuses issues de l’immigration. La situation des finances publiques, et sans doute aussi l’absence de vision, explique que la manipulation du bâton ait été jusqu’ici la seule réponse envisagée. On a affirmé que cette action-là ne requerrait pas un dispositif dangereux pour les libertés de base, l’expérience du Patriot Act ayant servi de leçon. Nous verrons bien, mais d’ores et déjà la répression est à l’œuvre, et chaque jour apporte de nouveaux témoignages d’une justice que l’on encourage – on l’a vu – à traquer le propos suspect. Au-delà, c’est à un formatage précoce des esprits vers lequel on semble s’orienter, et cela dès l’enfance : pour justifier la batterie des initiatives concernant l’école, certaines tenant de l’anodin ou de l’esbroufe, la formation à la citoyenneté et au respect des valeurs républicaines est mise en avant. Très bien, mais un mauvais esprit s’interrogera sur le passage du bâton au martinet qui semble s’esquisser-là : pense-t-on égalitairement à l’ondine blonde et au crépus basané ? Au cœur des interrogations concernant les risques de dérive, on retrouve enfin – encore ! – les instrumentalisations dont la laïcité fait l’objet. Il y a plusieurs sensibilités dans la maison laïque, mais toutes adhérent aux principes posés par la loi de 1905. On est loin de l’apaisement recherché alors quand on voit le mot « laïcité » être capté par des organisations (Riposte laïque, Identitaires, Front National…) dont la hargne islamophobe est au cœur de l’idéologie. Il est beaucoup plus inquiétant de constater que l’Etat lui-même transgresse les principes laïques au moment même où il affirme vouloir placer la laïcité au cœur vivant de l’ordre républicain. L’invraisemblable « discours de Latran » de Nicolas Sarkozy est dans toutes les mémoires, mais il n’a été qu’un signe d’une confusion croissante, avec une dérive plus générale dont le moteur est une méfiance d’Etat à l’égard de l’islam et des musulmans. Inavouée, cette méfiance joue dans une zone grise où les interventions des pouvoirs publics dans le fonctionnement d’un culte, normalement interdites, jouent à fond dans le cas de l’islam. Cela se vérifie dans plusieurs domaines : représentation officielle des croyants, contrôle du discours religieux, formation des imams…, sans compter l’appui recherché auprès des Etats d’origine pour domestiquer – même devenue française – leur émigration. Plus généralement, les réticences face à tout accommodement raisonnable , les restrictions à l’expression de la présence musulmane dans l’espace public, les pressions visant à renvoyer abusivement la pratique religieuse au seul espace privé… expriment le sentiment diffus qu’un musulman, de surcroît s’il est originaire d’une ancienne colonie, n’est admis à la table de la République que par bienveillance, et non pas en tant que citoyen disposant égalitairement de tous ses droits. L’islamophobie ambiante que tout cela exprime va, paradoxalement, enrichir le terreau où l’Etat et ses supplétifs (la caste légitimiste des faiseurs d’opinion) prétendent aujourd’hui replanter l’arbre des valeurs républicaines.

10. Si toute communauté, toute société nécessite des références fortes, partagées, qui permettent de dépasser la somme des aspirations éclatées des individus, il n’est pas absurde de vouloir les promouvoir pour donner un sens à l’avenir du groupe. Encore faut-il immédiatement s’interroger sur la nature de ces valeurs, sur le contenu de la politique visant à les promouvoir, enfin – d’abord ? – sur la collectivité en mesure de les porter. Est-ce la nation ? Est-ce, à l’autre extrémité, transcendant l’internationalisme socialiste traditionnel, l’humanité dans son ensemble ? Cela peut-il être, enfin, un acteur intermédiaire, régional, une Europe prétendument en construction sur les bases que l’on sait ? Utopique dans un cas, en forme d’impasse dans l’autre, les deux dernières voies invitent à réinterroger le projet national.

Alors que ses fondations sont sapées de mille manières, la nation ne demeure-t-elle pas, en effet, le dernier cadre immédiat où une transformation sociale et politique de quelque ampleur pourrait encore être envisagée ? On retrouverait ici le peuple comme agent premier de l’action, un peuple dépassant l’addition d’individus atomisés et concurrents pour se faire acteur collectif de réels approfondissements démocratiques. Le potentiel de mobilisation des valeurs de la République sera ici essentiel. Ces valeurs ne sont pas neutres : elles renvoient à une histoire contradictoire faite de luttes touchant au contenu substantiel de chacun des volets du triptyque Liberté-Egalité-Fraternité. Il en est allé de même avec l’institution laïque dont les principes sont aujourd’hui incorporés au corpus des valeurs fondamentales : les affrontements furent d’une grande dureté avant que prévale le compromis sous lequel nous vivons. Des dates historiques ont acquis une valeur emblématique, avec un sens bien sûr différent en fonction des sensibilités : 1871 et la Commune de Paris ne renvoient évidemment pas aux mêmes représentations (la peur du Rouge à Neuilly, l’espoir de lendemains qui chantent à Pantin). Il faut de la durée pour qu’un accord implicite se noue sur des dates qui furent fondatrices d’incertaines avancées collectives, et qui sont toujours des soutiens de mémoires concurrentes. Cahin-caha, l’oubli partiel des anciens affrontements jouant aussi, un consentement parvient cependant à s’établir sur des événements perçus comme essentiels dans l’histoire de la Nation : 1789 et l’abolition des privilèges, 1848 et le premier goût du suffrage universel, 1940 et l’appel du 18 juin… Mais à chaque époque, à chaque nouveau défi collectif, c’est le contenu même des valeurs affichées comme références par le groupe qui est remis en question. Doivent alors, avec leur confirmation, être explicités les politiques et moyens que l’on mettra en œuvre pour vraiment réduire l’écart entre l’affichage facile de valeurs abstraites et les actions à déployer pour les faire advenir dans les faits.

11. Les incertitudes sont multiples, avec une mondialisation qui efface les frontières et impose aux sociétés les adaptations brutales que l’on sait, avec une Europe sans boussole et incapable de proposer une architecture crédible à ses nations… Chacune de ces nations porte ensuite ses fragilités particulières. En France, la non-intégration sociale et sociétale de ses derniers apports migratoires, majoritairement de culture musulmane, constitue le défi central d’aujourd’hui. A la troisième ou quatrième génération, nationaux en vertu du droit du sol, des hommes et des femmes n’ont toujours pas été intégrés et ne sont toujours pas considérés par leurs compatriotes comme des Français ordinaires. Ils sont pourtant présents dans les luttes sociales, et constituent même la composante majoritaire de ce qu’on n’ose plus appeler le prolétariat. Et si, avant d’être identitaire et d’ajouter à l’insécurité culturelle (Laurent Bouvet), la « question musulmane » ne relevait pas, d’abord, de la lutte des classes la plus banale ? En stigmatisant les musulmans sur le plan identitaire (combien de « voiles » agités, combien de doctes interrogations sur la compatibilité génétique entre islam et démocratie !), on exprime d’abord une peur sociale. Alain Badiou évoque de manière imagée « la suspicion continue concernant les sombres cités de banlieue, héritières des faubourgs où l’on fit autrefois un carnage des communards ». « Islamophobie ou prolophobie ? » s’interrogera-t-on aussi, en constatant que « des événements qu’on analysait autrefois de manière sociale sont désormais abordés selon un biais ethnique ». Ce « désormais » remonte loin : il faut se souvenir de la fameuse marche de 1983 où l’on vit de très nombreux jeunes issus de l’immigration converger vers Paris : ce qui s’était voulu une « Marche pour l’égalité et contre le racisme » fut vite dénaturé par les politiques et les médias en une « Marche des Beurs ». La revendication d’égalité sociale qui était au cœur de la demande fut ignorée, et le traitement culturel des inégalités, expérimenté là, a conduit à l’impasse actuelle. Comme le furent il y a un siècle les attentats anarchistes nourris par la déréliction prolétarienne, les attentats « islamistes » égrenés au fil des années pourraient n’être que les fusées d’alerte d’explosions sociales autrement plus amples dans les « banlieues ». Le mouvement progressiste d’ensemble est lui-même en pleine recomposition : s’il ne parvenait pas à porter plus vigoureusement les attentes de toutes ses composantes populaires, les dérivatifs communautaires et religieux que l’on dénonce deviendraient autrement redoutables (on sait qu’il ne peut y avoir de diversité culturelle harmonieuse en situation de misère et d’inégalités sociales croissantes).

Beaucoup se jouera dans les politiques à venir. Dire que leur contenu doit être prioritairement économique et social, c’est mettre l’accent sur une évidence. C’est aussi, dans un cadre budgétaire trop étroitement contraint, prévoir déjà les insuffisances de l’action. Jusqu’ici, le sécuritaire a été privilégié, ce qui se justifie pour peu qu’au-delà des moyens normaux de la police, l’on ne veuille mettre en place une police de la pensée. Or, c’est une démarche autoritaire qui a jusqu’ici prévalu, allant des minutes de silence déjà évoquées aux injonctions désordonnées adressées à la mouvance musulmane. La « sacralisation » autoritaire de valeurs de la République que l’on est incapable de promouvoir à travers une réduction des inégalités réelles et des actes de vraie fraternité, a de beaux jours devant elle. Majorité et opposition semblent vouloir s’engager dans une course à l’échalote sur ce terrain glissant. Nicolas Sarkozy entend ouvrir un débat, qu’il veut prioritaire, sur « ce que l’islam peut faire pour devenir l’islam de France » : il appelle à « un nouveau concordat », souhaite imposer l’« assimilation », interdire le port du voile à l’Université, faire « évoluer » la loi de 1905… Manuel Valls, lui, dénonce un « islamo-fascisme » et somme les musulmans d’abandonner les mauvais bergers : « Il faut que l’islam de France assume, qu’il prenne totalement ses responsabilités, c’est ce que demandent d’ailleurs l’immense majorité de nos compatriotes musulmans ». Le premier ministre charge par ailleurs le ministre de l’intérieur de lancer des consultations sur l’organisation du culte musulman. Où veut-on aller ? Après avoir été sacralisée abstraitement dans les discours républicains, la laïcité risque de voir ses principes fondateurs imprudemment remis en cause. Avant de s’engager plus avant dans la voie piégée du débat identitaire et de la réforme brouillonne d’une institution établie, souvenons-nous simplement de la réaction des Norvégiens après l’attentat – soixante-dix morts – perpétré par un extrémiste se prévalant de la chrétienté : « Nous allons répondre à la terreur par plus de démocratie, plus d’ouverture et de tolérance ». Sans irénisme, il faut simplement rester ferme sur les principes.

R.Bistolfi

Robert Bistolfi

Membre du Conseil d’administration du Cercle Condorcet de Paris
Directeur honoraire à la Commission européenne,
membre du comité de rédaction de la Revue " Confluences Méditerranée "



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