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sommaire de la Lettre N°37, Hiver 2015


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« Nos sociétés modernes et leurs éducations sont-elles libres et savantes ? Une expérience vivante, la Tunisie. »


mise en ligne: mercredi 18 mars 2015


Dans le contexte actuel [1], nous sommes encore plus préoccupés par l’installation de la violence et des actes de barbarie dans la région et nous devons travailler pour protéger la jeunesse « de ceux qui l’invitent à camper dans le pré de malédiction pour entretenir les suppos du démon et la séquence de la haine destructrice » selon l’expression de l’écrivain et universitaire Abdelwahab Meddeb [2]

Le phénomène d’endoctrinement n’est pas nouveau. Dès les années 70, l’islamisme a commencé à se manifester en Tunisie et, dès cette époque, nous commencions à vivre cet affrontement entre deux projets de société, entre tradition et modernité et en ce qui concerne l’enseignement, entre l’un, dogmatique, et l’autre, favorable à l’esprit critique. L’expérience tunisienne est de ce point de vue intéressante car la modernité y est présente depuis longtemps avec des avancées et des reculs, des oscillations qui restent présentes depuis la révolution de janvier 2011.

Avant d’évoquer la situation actuelle en Tunisie, faisons néanmoins une brève incursion dans l’histoire des sciences.

1- Quelques repères de l’histoire des sciences

Lorsque l’on évoque la science arabe, c’est à dire, en fait, la science écrite en arabe, ses savants n’ont pas seulement transmis, mais mis en oeuvre, une expérimentation et ont notamment remis en cause la doctrine de l’occidentalité de la science classique, le primat de la science hellène .

Ces derniers ont aussi développé de nouveaux champs d’études et ont transformé l’héritage en mettant en œuvre une nouvelle rationalité. L’invention de l’optique, le traité de la lumière ainsi que l’analyse des lois de la réfraction ont été développés notamment par eux dès le onzième siècle et leurs travaux s’inscrivent encore pleinement dans la science actuelle.

L’astronomie est une autre référence historique importante, avec, en particulier, l’école de Maragha, en Iran du Nord, équipée déjà d’instruments très performants, ainsi que les découvertes de Naser el din Tusi sur le système solaire, qui a certes conservé la vision égocentrique mais qui, au moins sur le plan mathématique, s’est éloigné du système de Ptolémée, et dont l’approche a été utilisée par la suite par Nicolas Copernic dans la première version de son modèle héliocentrique.

Le modèle mathématique proposé par Copernic n’était certes pas parfait mais il a remis en cause le système géocentrique, étant condamné pour cela par les Catholiques, comme d’ailleurs par les Protestants. Galilée qui a repris ces travaux a été condamné lui aussi, plus tard encore, en 1616 mais pour autant, après un long combat, la science a pu se libérer du dogme et a poursuivi son avancée en Europe, en Amérique et en Asie. Ce phénomène ne s’est pas produit dans le monde musulman pendant plusieurs siècles.

Les scientifiques arabes et leurs découvertes disparaissent en effet au Maghreb dès le 14ème siècle. C’est le déclin des sciences rationnelles que l’on appelait désormais sciences profanes, et le début de l’orthodoxie religieuse. S’il y a eu de nombreuses universités créées aux VIIIe, IXe et Xe siècles, les Oulémas, jaloux de leur savoir et de leur pouvoir ont bloqué le développement des universités traditionnelles et ces dernières n’ont pu toucher qu’une infime élite soumise, en outre, à la surveillance des autorités religieuses. La science arabe n’était enseignée dans aucune de ces universités devenues un simple vecteur de transmission de la culture arabe et des sciences charaïques.

Il y a eu certes une reprise au dix-neuvième siècle avec la création, en Tunisie, par les « modernisateurs » du XIXe siècle, dont Khéreddine, de nouvelles entités incluant un enseignement des langues étrangères, une double culture et le retour des sciences exactes, mais cela s’est fait en dehors des universités traditionnelles dont la Zitouna, et la portée de cette renaissance, au demeurant effective, a été malheureusement limitée.

Dès le XIIe siècle, la création des universités européennes a provoqué une différentiation certaine. Les premières universités créées à Paris, Bologne, Oxford, ont séparé l’enseignement du droit, des arts et de la théologie. Rien d’équivalent ne s’est produit dans les pays arabo-musulmans. Si le savoir scientifique arabe a été repris en occident, il a disparu dans nos pays.

2- Islam et modernité. dans le monde

Un certain nombre de penseurs se sont interrogés sur les conséquences de la fermeture du monde arabo-musulman, notamment Fazrul Rahman, un Indo-pakistanais qui a analysé sans complaisance les dérives originelles et les dérives modernes des sociétés islamiques et souligné notamment la prééminence du savoir encyclopédique en opposition avec le savoir rationnel, un enseignement qui s’est traduit par l’élimination de toute créativité et par la régression de la philosophie au profit de la rhétorique.

La rhétorique a remplacé les textes. Le fait de ne pas tenir compte du temps et de l’espace et du contexte historique a disqualifié la science, a bloqué la pensée musulmane, la rendant impuissante à vivre le présent. L’histoire est jugée dangereuse pour la tradition, car elle pourrait remettre en cause les présupposés, elle pourrait montrer que l’idée même de l’origine s’est construite postérieurement.

Nous progressons néanmoins, mais cette nouvelle marche en avant est entravée, au moins partiellement, par la montée de l’islamisme.

Les obscurantistes utilisent les outils de la modernité, le Web, le satellite et tous les autres moyens de communication. Nous trouvons sur leurs sites des discours anti-sciences et anti-darwinistes destinés à endoctriner la jeunesse ou à lui donner une fausse idée de la science en la détournant de sa véritable méthodologie et de sa rationalité. Ce discours anti-science n’est pas pour autant la spécialité des islamistes, il est présent ailleurs, notamment aux Etats-Unis, mené par les créationnistes et néo-créationnistes autour de la contestation de la théorie de l’évolution. Leur champ d’action est l ’école, car ceux-ci considèrent que pour avoir des concitoyens acquis à leur cause, il faut les conditionner dès l’enfance.

Concernant les créationnistes américains, très actifs et puissants, il est intéressant de constater que ces derniers basent leur principale argumentation juridique sur le 1er amendement de la constitution des USA instituant la neutralité de l’Etat vis à vis de la religion et interdisant à l’Etat d’interdire une religion ou d’en limiter son exercice. Pour autant, les arrêts de la Cour suprême ayant examiné les jugements des Etats fédéraux ont été souvent favorables aux partisans de la théorie de l’évolution. On peut citer notamment une décision de 1968 invalidant une décision de l’Etat de l’Arkansas interdisant l’enseignement de la théorie de l’évolution biologique et une autre de 2005 qui a imposé de retirer des programmes « l’intelligent design », œuvre des créationnistes, au motif qu’il ne s’agit pas d’une théorie scientifique mais théologique.

Les tentatives créationnistes gagnent aussi l’Europe. En 2007, l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe s’est inquiétée de ces thèses considérant que celles-ci pouvaient être une menace sur nos systèmes éducatifs et de ses conséquences sur les Droits de l’Homme . Des tentatives ont eu lieu aussi en Allemagne, les créationnistes s’opposant aux biologistes, au Royaume-Uni, où un DVD et un manuel, ont été envoyés à toutes les écoles prônant la théorie selon laquelle le monde est l’œuvre d’un concepteur intelligent. D’autres tentatives ont eu lieu, en Pologne et également en Italie, où un Ministre de l’Education démocrate-chrétien a dû retirer son projet d’interdire l’enseignement de la théorie de l’évolution après la signature massive d’une pétition.

Dans les pays arabes, un prédicateur, Adnan Oktar est devenu le chantre du créationnisme dans le monde musulman, attaquant très violemment Darwin à partir de structures multimédias très performantes. En Turquie, des théories concurrentes sont désormais admises dans les cursus. Atatürk avait interdit l’enseignement de la religion dans les écoles publiques, mais, entre 1982 et 1992, 5000 écoles coraniques ont été créées contre 270 écoles laïques. L’enseignement de la religion devient progressivement obligatoire dans les écoles publiques et depuis la victoire de l’AKP, des théories concurrentes à celles de Darwin ont été admises dans les cursus et l’intelligent design a fait son apparition dans les manuels d’enseignement.

3- En Tunisie

En ce qui concerne la Tunisie, Habib Bourguiba a fait, en son temps, le choix de la modernité. Il n’a pas fait, certes, celui de la rupture avec l’Islam mais a rompu avec le système traditionnel en créant un système moderne d’école publique sur le système Sadiki incluant l’enseignement des sciences exactes et des langues étrangères. Les cycles primaires et secondaires de la Zitouna ont été rattachés à l’enseignement public et cette dernière a été transformée en faculté de théologie. Les Islamistes ont évoqué pour cette raison sa « disparition ». Depuis vingt ans, l’université de la Zitouna a été profondément remaniée pour devenir aujourd’hui une institution moderne incluant l’enseignement de l’histoire et de la psychologie et celui des langues anciennes dont le Grec et l’Hébreu. Ceci marque la singularité de la Tunisie.

Néanmoins, certains incidents récents, telle la contestation de l’enseignement de la psychologie par les étudiants de cette université au motif que Freud était en opposition avec la religion ont été suffisamment intenses pour forcer certains enseignants à renoncer. Dans les années soixante dix, le Bourguiba moderne s’est attaqué à la contestation de gauche et a cru bon favoriser pour cela la montée de l’Islamisme. A cette époque, la philosophie a été arabisée et l’on enseignait de nouveau l’utilité du califat, l’obligation du djihad et les bienfaits de la polygamie, pourtant abolie aussitôt après l’indépendance. Par ailleurs, nous avons pu mesurer nous-mêmes la résistance de certains étudiants à la théorie d’Einstein sur la relativité.

En 1990, il y a eu une réforme importante menée notamment par mon mari et soutenue par de nombreux militants, mais nous pouvons nous interroger néanmoins sur la portée de cette dernière, le régime de Ben Ali devenant de plus en plus autoritaire et acceptant de moins en moins la contestation, or, un enseignement qui veut porter l’esprit critique ne peut s’accommoder d’un manque de liberté. Il y a eu néanmoins un changement au niveau de l’instruction religieuse et surtout de l’instruction civique et la réforme a permis d’introduire l’enseignement de l’évolution biologique dans toutes les classes de terminale, qu’elles soient littéraires ou scientifiques.

Une expérimentation a été faite et des expériences pédagogiques ont eu lieu auprès des jeunes pour lever l’ambiguïté entre l’acceptation scientifique en cours et le référentiel théologique dispensé à la maison. Ces différentes expérimentations ont prouvé qu’il était possible de provoquer un changement d’attitude à cet égard.

Citons, pour conclure, le témoignage d’une élève de terminale quant à ce dilemme :
« Si l’on se penche du côté de la référence religieuse, tout a été créé sous la forme où il existe là, maintenant ». « Nous, nous ne pouvons rien y ajouter ». « Telles les choses ont été crées, telles nous les voyons et devons les accepter, alors que si nous suivons une démarche scientifique, nous allons chercher pourquoi les êtres sont ainsi, comment ils ont évolué ». Autrement dit, nous, élèves, allons-nous comporter comme les gens du domaine scientifique. « Ils cherchent, ils tentent de trouver des solutions ». « C’est peut-être là la solution ».

[1Faouzia Charfi est l’auteur du livre " La science voilée", paru aux éditions Odile Jacob, à Paris, en 2013

[2(cf. Rushdie Rashed, Histoire des sciences arabes, Le Seuil, Paris, 1997).

Faouzia Charfi

Physicienne spécialiste du magnétisme et professeur à l’Université de Tunis, Faouzia Charfi en a longtemps dirigé l’Institut préparatoire aux études scientifiques et techniques. Elle a été Secrétaire d’Etat à l’enseignement supérieur dans le gouvernement provisoire issu de la révolution du 14 janvier 2011. Elle en a démissionné peu après pour reprendre sa liberté de parole et d’action.



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