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sommaire de la Lettre N°37, Hiver 2015


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« La nouvelle épreuve dans les relations Europe-Russie : brouille familiale, malentendu politique, rupture stratégique ? »


mise en ligne: mercredi 18 mars 2015


Dans l’immédiat, la crise ukrainienne est une crise sans solution. Celle-ci date de bientôt un an et tout ou presque a été dit sur ses origines. De quel type de crise s’agit-il ? De l’une des dernières crises de l’Union soviétique ? N’est-ce pas plutôt la première guerre de la nouvelle Russie qui se sent forte et injustement écartée de la scène mondiale ?

L’éclatement des empires prend généralement des années, voire plusieurs générations. Il peut être violent comme cela l’a été pour la Yougoslavie, passée par des drames qui n’en finissent pas. C’est aussi le cas, désormais, en ce qui concerne l’Union soviétique.

Pourtant, deux ans après la chute du mur de Berlin, cette chute a été aussi celle du Kremlin. L’éclatement de l’URSS s’est passé pacifiquement, sans grands heurts, presque miraculeusement, à l’époque de la force nucléaire. Mikhaïl Gorbatchev souhaitait voir passer l’ URSS d’un état extrêmement centralisé à un modèle du type Union européenne, c’est à dire d’une union volontaire, et éviter ainsi l’horreur de la guerre.

La Communauté des Etats Indépendants (C.E.I.) était une structure adaptée, faite pour gérer la séparation « en douceur » des anciennes républiques sovietiques. Pour autant, il ne s’agissait pas de l’apparition de quinze nouveaux pays indépendants, mais de quinze "petites URSS". Les frontières, très artificielles, ne correspondaient pas aux réalités économiques, ethniques et historiques. Les élites continuaient de se comporter comme dans l’ex URSS, et de multiples conflits multiethniques sous-jacents s’emboîtaient à la manière des poupées russes.

Ce fut tout particulièrement le cas de la Géorgie où le conflit très violent entre le pouvoir central et les séparatistes Ossètes et Abkhazes, a conduit à une réelle confrontation militaire. Les problèmes similaires se sont manifestés aussi à l’intérieur de la Russie avec la guerre en Tchéchénie.

Vladimir Poutine, qui fut élu pour la première fois en l’an 2000, au beau milieu de cette guerre interne à la Russie, qui s’est transformée en une bataille pour le maintien de l’Etat centralisé plutôt qu’en un conflit entre chrétiens et musulmans, a pu être perçu, dans cette situation, comme le défenseur de l’Etat, l’homme providentiel susceptible de redonner confiance au pays.

L’Ukraine

La crise ukrainienne est le cas élargi de la crise géorgienne, avec des particularités.
L’Ukraine est considérée par beaucoup comme le berceau religieux et historique de la Russie. C’était aussi l’une des régions les plus développées de l’ancienne URSS. Les Antonov, les fusées Soyouz, étaient notamment fabriqués dans cette république peuplée en partie par des russes et la Crimée était le plus russe des territoires ukrainiens, rattaché seulement à l’Ukraine en 1954 par Nikita Khrouchtchev pour des raisons d’opportunité politique.

Le découpage régional a pris toute son importance avec Boris Eltsine, en 1991, car après l’éclatement de l’Etat sovietique féderal sans fondement constitutionnel dont il a pris l’initiative, les frontières intérieures sont devenues les limites des Etats. En échange du soutien par Eltsine de l’Ukraine indépendante intégrant la Crimée les Ukrainiens ont soutenu Eltsine contre Gorbatchev .

Or, il s’agit d’un pays composite. Il suffit de rappeler que la partie occidentale de l’Ukraine, la Galicie, faisait partie de l’empire austro-hongrois, à dominante catholique. On dénombre ainsi cinq églises chrétiennes en Ukraine et autant de cultures différentes.

De plus, ce conflit est aussi, un conflit mémoriel. Au cours de la dernière guerre mondiale, une partie des Ukrainiens ont combattu avec l’Allemagne, l’autre avec la Russie, tout ceci constituant un mélange explosif sur fond d’écarts économiques importants, l’Est du pays disposant de mines et d’une puissante industrie, alors que la partie occidentale est essentiellement agricole. Le russe était par ailleurs la langue officielle dans l’Est du pays, tout comme en Crimée.

Le couvercle de régime sovietique totalitaire étant levé, ces contradictions ne pouvaient que ressortir. La corruption s’est perpétuée et a constitué un retour à la case départ avec, en plus, la faillite économique conduite par les oligarques. Voilà pourquoi le scenario du « Maidan-2 » ressemble à s’y méprendre à celui du précédent "Maidan 1 ».

Qui est le coupable ? Que faire ?

Le coupable, ce sont d’abord les élites politiques ukrainiennes. Le dernier Président, Viktor Ianoukovitch notamment, n’a pas su utiliser l’opportunité qui lui était offerte de transormer son pays en un pont entre l’Europe et la Russie.

Ensuite, la responsabilité revient à l’Union européenne. Celle-ci a été maladroite, peu professionnelle - et a fait preuve d’une dose d’hypocrisie. Personne, en fait, au sein de l‘UE ne voulait de l’Ukraine. En proposant notamment d’investir en tout et pour tout 650 millions d’euros, alors que Viktor Ianoukovitch aurait souhaité obtenir au moins la compensation de la perte issue du rétablissement des barrières douanières avec la Russie, l’Europe, par l’entremise de José Manuel Barroso, lui a opposé un non catégorique. Dans ces conditions, Viktor Ianoukovitch ne pouvait que refuser de signer l’accord avec l’UE alors que Vladimir Poutine mettait aussitôt 15 milliards sur la table.

L’autre point majeur est bien évidemment la Crimée et tout particulièrement la ville de Sébastopol qui, outre ses liens culturels et historiques forts avec la Russie reflétés dans les oeuvres des grands écrivains russes, constitue un pôle stratégique offrant notamment le seul accès direct de la flotte russe vers la Méditerranée.

Finalement, les Russes ont géré le dossier ukrainien avec l’arrogance caractéristique de l’ancien métropole impériale, ignorant que depuis vingt ans, la société ukrainienne a développé peu à peu un sentiment nationaliste et patriotique fort, refusant parallèlement les diktats des Russes comme d’ailleurs ceux de l’UE.

La dégénerescence de Maidan a provoqué la résurgence des radicaux, des extrémistes, des snipers... Qui les a payés ? Les radicaux étaient le plus souvent issus de l’Ukraine occidentale, certains de leurs aînés étant passés par les goulags staliniens, notamment après avoir collaboré avec les Allemands.

La gestion de la crise interne est passée au deuxième plan. Les USA ont cru déceler dans cette confusion une possibilité de tirer profit de cette situation en limitant la sphère de la présence stratégique de la Fédération de Russie. Le conflit civil ukrainien s’est vite transformé en une nouvelle édition de la confrontation Est-Ouest.

Ce conflit a déja fait cinq mille victimes, des déplacés, pour ne pas dire déportés, au Kamtchatka notamment, et des dégâts irréparables à court terme. La situation de la Crimée est figée pour dix ans au moins, la durée de vie politique probable de Vladimir Poutine. A la sortie de la crise, l’Ukraine pourra se trouver dans une situation quelque peu similaire à celle de l’Allemagne des années cinquante, lorsque Staline avait proposé le maintien de l’unité du pays en échange de sa non intégration dans l’OTAN.

Un constat malheureux s’impose. Les Russes ont remis l’Occident - c’est à dire à la fois les USA et l’Europe - dans le même panier que l’OTAN. En plus ils considèrent que les Occidentaux n’ont pas tenu les promesses concernant le non-élargissement de l’OTAN vers l’Est qu’ils avaient donnés à Michaël Gorbatchev. Cela constitue un retour en arrière de 25 ans. Nous revenons à l’époque de Yalta. Pour Vladimir Poutine, cette situation est perçue comme une confirmation de sa vision du monde "froid" où l’Europe ne prend pas en considération les intérêts légitimes de la Russie.

Vus de la Russie, les actes de Vladimir Poutine sont le plus souvent perçus comme des gestes défensifs, réactifs, face à une politique agressive de l’OTAN, cherchant à la marginaliser et à ranimer une nouvelle guerre froide. Du coté occidental, Vladimir Poutine est devenu un ennemi commode permettant de s’exonérer d’une politique offrant une vision cohérente.

L’UE a montré qu’elle n’avait pas une véritable Ostpolitik digne de ce nom, indigence particulièrement grave alors qu’elle est la première intéressée pour proposer des solutions. Quelles que soient les analyses des deux camps, le monde devra revoir ses mécanismes internationaux, car ceux qui sont en place actuellement ne fonctionnent plus.

Les "solutions"

Selon un scénario peut-être optimiste, appelons-les les quatre "F" :

1- Fédéralisation de l’Ukraine, supposant une forte décentralisation régionale.

2- Finlandisation : confirmation de l’engagement de ne pas faire partie de l’OTAN.

3- Formation d’une nouvelle élite politique, tel le rejet des anciens oligarques comme
Ioulia Timochenko et de l’élite corrompue, y compris pro-russe.

4- France : la France qui du temps du général De Gaulle avait offert à l’URSS l’idée
d’une Europe unie, est logiquement invitée à jouer un rôle diplomatique actif dans la recherche des sorties de la crise actuelle.

Andrei Gratcev

Politologue, journaliste et enseignant, Andrei Gratchev qui partage sa vie entre la France et la Russie, fut l’un des plus proches conseillers et le dernier porte-parole de Mikhaïl Gorbatchev durant la Perestroïka. Il analyse le positionnement géopolitique global de la Russie, sa conduite vis à vis de l’Europe et les évènements en Ukraine à la lumière de l’évolution de ce pays au cours des vingt dernières années.



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