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Fractures Sociales et Géographiques



mise en ligne: mercredi 10 juin 2015


La France a toujours été un pays de contrastes et les fractures spatiales ou sociales ont fait l’objet d’une abondante littérature : de « Paris et le Désert Français » (JF Gravier – 1947) à la note récente de Terra Nova sur les Nouvelles Questions Territoriales (Sept 2014) en passant par des scénarios de la Datar au début des années 1970 sur la France de l’an 2000, par l’étude des phénomènes de polarisation (e. g. Etude de G. Tillion sur les Aurès citée par D. Cohen dans la Mondialisation et ses ennemis) ou par des études plus fines au niveau spatial d’Eric Maurin (« Le ghetto Français ») et de Ch. Guiluy (plusieurs ouvrages dont notamment « La France périphérique »).

Ces études dépassent largement le niveau économique voire celui d’un aménagement « objectif » et harmonieux du territoire pour aborder des sujets politiques voire conflictuels notamment avec l’explosion du vote Front National dans certaines zones périurbaines. Nous proposons donc d’essayer de comprendre les phénomènes socio-économiques à l’œuvre dans cette ségrégation croissante entre les territoires puis de proposer des axes de réflexion permettant de renforcer la cohésion républicaine entre les territoires.


I- Richesse et décadence des territoires

Tous les territoires ne sont pas égaux même en France métropolitaine.
L’Ile de France a toujours été historiquement un territoire riche avec une conjonction d’avantages naturels et la localisation du pouvoir central. En revanche, la situation est beaucoup plus contrastée pour d’autres régions : le Nord et la Lorraine, qui étaient en pointe lors des Trente Glorieuses et promises à un avenir brillant dans les projections de 1970, connaissent encore des moments difficiles alors que le Sud Ouest et notamment la région de Toulouse combinent à la fois des zones de haute productivité économique et des zones à forte attractivité résidentielle (conformément aux critères d’analyse de Terra Nova). Cette situation contredit notamment les prévisions des années 70 voyant le Sud Ouest comme une zone marginale.
L’utilisation des courbes de Williamson montre que la volonté d’égalité républicaine ne gomme pas totalement les inégalités entre territoires notamment lors de l’émergence de nouvelles activités ou « industries » .

Ces analyses peinent cependant à expliquer pourquoi des territoires avec peu d’atouts a priori connaissent des taux de chômage faibles alors que d’autres territoires, certes pas mieux dotés, ont des taux de chômage beaucoup plus élevés :


Taux de chômage

T4 2014 (%)

Mayenne 6,9%

Deux Sèvres 7,9%

Haute Marne 9,7%

Aube 12,4%

Vaucluse 12,8% Source INSEE


II- Organisation des métropoles

La poursuite des analyses précédentes au niveau des métropoles conduit à des situations plus polémiques notamment en liaison avec l’explosion de vote Front National dans certaines zones.

On assiste à une ségrégation croissante à l’intérieur d’une même métropole même si elle présente une dynamique positive forte.
Les centres - villes et les zones les plus attractives sont de plus en plus accaparés par les plus riches qui mettent en œuvre un « entre - soi » croissant pour bénéficier des meilleurs établissements éducatifs, culturels, … voire des grands espaces verts et des accès privilégiés aux moyens de transport intra urbains ou permettant de quitter la métropole.

L’analyse devient plus polémique lorsqu’il s’agit de statuer sur les « quartiers » ou les zones périurbaines :

− les « quartiers » souvent peuplés de personnes d’origine étrangère sont-ils trop assistés ou, au contraire, manquent-ils de moyens ?

− les « quartiers », souvent en première couronne, sont-ils des lieux de passage où arrivent les immigrés (venant de l’étranger ou de zones défavorisées en France) qui les quitteront quand ils auront réussi ? Ces « quartiers » sont-ils donc condamnés à accueillir les personnes les plus en difficulté ou bien peut-on dessiner pour eux une trajectoire de sortie de la pauvreté ?

− la pauvreté doit- elle être surtout définie sur le plan matériel /voire monétaire ou bien faut-il y ajouter d’autres critères : santé/logement ; culture ; lien social et
valeurs ; … ? Les plus pauvres sont-ils des immigrés récents ou des populations « autochtones » du Quart Monde qui connaissent la misère depuis plusieurs générations ?

− le vote Front National dans le périurbain traduit-il la désespérance de populations reléguées toujours plus loin du centre à cause de l’accroissement du prix de l’immobilier et affectées par l’absence de lien social ou de services publics ? ou bien assiste-t-on à la formation dans le périurbain de quartiers ethniquement homogènes de personnes qui ne veulent pas habiter une première couronne trop « colorée » à leur goût ?

III- Quelle mobilité ?

La mobilité est actuellement louée dans le cadre de la mondialisation mais il ne s’agit pas de n’importe quelle mobilité.

La mobilité requise est celle de l’esprit (pouvoir exercer plusieurs métiers différents au cours de sa carrière dans plusieurs sociétés) mais aussi de résidence (on se plaint souvent que les Français sont trop attachés à leur territoire et n’acceptent pas de déménager comme le font les Américains).

Toutefois, la mobilité est positive tant :

− qu’elle reste géographique et non sociale (avec la panne actuelle de l’ascenseur social)

− qu’elle représente une adaptation à l’évolution du marché du travail mais qu’elle ne consiste pas en un afflux de migrants (cf les réactions à l’arrivée des migrants en provenance de pays en guerre comme l’Afghanistan, la Syrie ou l’Irak ou des pays connaissant des situations économiques mauvaises)

− qu’elle ne gêne pas la vie des centres - villes (cf les barrières croissantes mises au déplacement des personnes du périurbain vers les centres – villes). S’agit-il d’une rémanence de la phobie des « classes dangereuses » ?

IV- Quelques pistes de solution

IV-1 La résilience des territoires

La richesse d’un territoire n’est pas garantie historiquement et des territoires avec des atouts similaires ont des performances sur longue durée très variée. Il s’agira donc de mettre au point des systèmes permettant d’organiser l’évolution des territoires qui devront être capables de se réinventer. Ces mécanismes comprendront aussi bien l’ingénierie sociale, la coopération entre entreprises, la volonté politique d’un développement harmonieux (en évitant notamment les zones de mono-industrie) que l’effort local de recherche et de développement.

La coopération entre territoires voisins sera aussi nécessaire pour éviter de gâcher des fonds publics (locaux ou nationaux) toujours plus rares .

IV-2 Déconcentration et décentralisation

Le développement harmonieux de la France nécessite une déconcentration notamment de certains services publics. Celle-ci est toujours combattue au départ mais les personnels impliqués sont généralement bénéficiaires à moyen terme :

− qui estime que le transfert de l’ENA à Strasbourg a été une catastrophe ? Ce transfert a-t-il généré une baisse significative du niveau des candidats ?

− le transfert de services de l’Etat Civil à Nantes a certainement permis une amélioration de la qualité de vie des personnels concernés

Il est intéressant de constater qu’aux USA la capitale des grands états (New York ou la Californie) n’est jamais une métropole mais une ville moyenne. Il aurait été beaucoup plus sage de choisir comme siège des régions des villes moyennes : Agen ou Mont de Marsan pour l’Aquitaine au lieu de Bordeaux. Saint-Denis au lieu de Paris 7ème pour l’Ile de France.

Ce phénomène de déconcentration est arrêté. Les grandes métropoles et surtout Paris se voient en concurrence avec les grandes villes mondiales ou Européennes et veulent continuer à croître. Même si l’on peut, à juste titre, estimer que Paris est une chance pour la France ; l’implantation hors d’Ile de France de grands équipements de recherche ou culturels doit être poursuivie. La polarisation extrême n’est pas une fatalité .

Cet arrêt est aussi consécutif aux problèmes liés à l’organisation administrative de la France et au fameux « mille-feuilles ».

Selon un paradoxe seulement apparent, la poursuite de la déconcentration nécessitera une certaine recentralisation de décisions.

L’évolution de l’organisation administrative et politique de la France est un sujet à part entière qui doit-être traité en détail. Toutefois, quelques pistes de réflexion sont proposées :

− fusion des communes (au moins 10 à 20% des communes pourraient fusionner sans que cela n’entraîne de problème majeur).

− pour éviter les blocages liés notamment aux recettes fiscales liées à certains équipements ou établissements, certaines décisions d’aménagement notamment doivent être prises au niveau des intercommunalités et non des communes.

− la création de grandes régions permettra aussi des arbitrages plus judicieux sur certaines infrastructures ou services : transrégionaux ou interrégionaux, aéroports, organismes d’enseignement et de recherche, établissements culturels, …

− a contrario, il ne faudra pas que la création de métropoles (Grand Paris, Lyon, …) ne conduise à l’accaparement des richesses par ces entités au détriment de leur environnement immédiat. Des mécanismes de solidarité, actuellement l’apanage des départements, doivent être maintenus.

IV-3 Développement des métropoles

Ce sujet est à l’origine de tensions sociales fortes et des scénarios contrastés politiquement peuvent être élaborés :

− un centre toujours plus riche avec un développement concentrique. Les gagnants s’approcheront toujours plus du centre avec comme limite le fait qu’on ne pourra pas « entasser » 2 millions d’habitants à Neuilly et dans le 16ème arrondissement de Paris. En outre, tel un mirage, l’accès au centre sera toujours repoussé par l’explosion des prix de l’immobilier.

A terme, le centre risque d’imploser par le départ des sièges sociaux classiques au profit des cabinets d’avocats ou de conseils et des activités financières de « haut niveau » avec une « muséification » des zones hors bureaux.

− un scénario déconcentré avec le développement de pôles spécialisés ou le transfert d’activités moyen/haut de gamme hors du centre comme des centres de traitements administratifs qui ne peuvent supporter les loyers du centre. Ce scénario est un peu celui prévu pour la région Parisienne dans les années 60 avec la création de villes nouvelles.

− un scénario vraiment multipolaire avec la création de plusieurs pôles regroupant l’ensemble des activités y compris le plus haut de gamme mais aussi des équipements éducatifs, culturels ou sportifs de haut niveau. Ce scénario permettra un abaissement de la pression sur les prix des logements ou des bureaux mais aussi, en limitant certains déplacements, une diminution des besoins en infrastructures de transport.

Ce scénario est en partie en cours à Paris avec la création d’un pôle d’activité fort à la Plaine Saint-Denis ou de recherche sur le plateau de Saclay. La nouveauté de ces pôles n’a pas permis de construire des zones avec une répartition harmonieuse entre activité, commerce, logement et loisir.

Même les organisations multipolaires les plus favorables ne résolvent pas vraiment les problèmes des « quartiers » de la première couronne. Elles peuvent même conduire à la création de « trous noirs » concentrant « toute la misère du monde ». Pour cela, au lieu de les considérer comme des sas à problèmes, il faut les « réinventer » et faire ne sorte que leurs habitants soient fiers d’y vivre. Ceci ne sera possible que si l’évolution du quartier se fait en étroite concertation avec la population locale. Il ne s’agit pas pour les élus de se donner bonne conscience en dépensant des centaines de millions d’Euros mais de répondre aux vrais besoins des habitants (qui souvent commencent par la propreté, la sécurité et la possibilité d’avoir des transports en commun efficaces pour des gens qui travaillent en horaires décalés en sus de la présence des services publics et des commerces de base).
Ce processus ne doit pas non plus être celui d’une « gentrification » de certains quartiers préemptés par les bobos chassant les occupants initiaux quelques kilomètres plus loin.

Le but ultime de cette rénovation sera de reconcentrer la métropole via sa première couronne pour éviter l’étalement urbain, limiter les déplacements en automobile et donc mettre en œuvre la transition écologique.

IV-4 Le logement

Ce domaine à la croisée des problématiques sociales, économiques et écologiques est crucial dans l’imaginaire des Français.

Le rêve de beaucoup de Français de posséder une maison avec un jardin (plus de 50% des logements récemment construits étaient encore des logements individuels) génère des tensions écologiques fortes : étalement urbain, accroissement des déplacements, inefficacité thermique.

Pour que les Français renoncent à ce rêve, il faut leur offrir des compensations :
− pouvoir vivre dans des zones dont ils dont fiers

− minimiser les temps de transport domicile-travail

− disposer de zones commerciales et d’équipements sportifs et culturels de qualité
Les solutions techniques existent pour construire des immeubles mêlant activités et logements ou commerces et logements avec des logements de niveau d’équipements différents (des immeubles de ce type existent en Hollande par exemple).
Dans certains quartiers, des logements anciens de qualité médiocre devront être détruits ou fortement rénovés mais en concertation avec les occupants actuels qui devront être maintenus dans les lieux ou relogés à proximité. La rénovation thermique de ces logements est un élément clé de la transition écologique.
L’harmonie sociale voire le simple pacte républicain exigent un effort massif de construction de logements nouveaux pour accueillir les nouveaux habitants de la France (environ 300 000 par an via l’immigration et le solde naturel). Ces logement devront répondre au mieux aux contraintes environnementales mais aussi en étant accessibles aux handicapés par exemple. Cet effort est la condition sine qua non pour faire baisser le prix des loyers voire le prix d’acquisition des logements. Il est donc indispensable de prendre les mesures légales administratives ou réglementaires nécessaires. En effet, il devient quasiment impossible d’acquérir un logement si on n’appartient pas à une famille déjà riche. Les opérations de promotion de logement bon marché (« Maison à 100 000 € » de J.L. Borloo par exemple) se sont avérées des mirages et des catastrophes écologiques.

Cette situation pose deux questions fondamentales :

− faut-il promouvoir une France de propriétaires au risque de freiner la mobilité des Français ou plutôt prôner la location ? Qui financera ces logements en location ? Assistera-t-on alors à une explosion des loyers dans les zones les plus attractives et à l’enrichissement de groupes financiers ?

− dans ce cas, beaucoup de Français se tournent vers les logements sociaux.
Ceux-ci sont en nombre restreint actuellement malgré les lois ou les incitations et répartis de façon hétérogène.

Doit-on admettre que certaines personnes passeront toute leur vie dans un logement social ou bien doit-on envisager des trajectoires où des personnes jeunes ou en difficulté passagère bénéficieraient de logements sociaux qu’ils quitteraient par la suite ? (ceci impliquerait aussi une trajectoire ascendante de leurs revenus).
La pénurie pousse aussi des personnes à rester dans des appartements trop grands : il faut donc encourager voire organiser la fluidité entre les bailleurs sociaux.

V- Conclusions

Les fractures sociales et géographiques sont une des pires menaces pour la France et pour son pacte républicain.

Il est difficile d’aller contre certaines tendances lourdes financières ou sociologiques mais c’est le rôle du politique d’intervenir pour qu’on n’assiste pas à une ségrégation croissante entre les différentes couches sociales.

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