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Attentats de janvier 2015 : le séisme et ses répliques
Les valeurs républicaines à l’épreuve


Tout tremblement de terre s’accompagne de répliques, et celles générées par les deux attentats de janvier 2015 (contre Charlie Hebdo et le magasin cacher) pourraient se révéler aussi dangereuses – sinon plus – que les attentats eux-mêmes. Au-delà de toutes leurs attentes, les terroristes auraient-ils vaincu, avec des moyens dérisoires, en touchant la démocratie au cœur ? Un simple suivi au jour le jour, dans la presse, de ce qu’ont été les réponses gouvernementales et les réactions de certains responsables politiques conduit à additionner les interrogations préoccupantes. Elles portent davantage sur les fragilités d’ensemble de la société française que sur l’adhésion de sa composante de culture musulmane aux valeurs de la République. Sur fond d’islamophobie croissante, la nature des dispositions sécuritaires, l’abandon des quartiers sensibles, l’institution laïque dérivant en idéologie autoritaire… laisse mal augurer de l’avenir.

mise en ligne: mercredi 10 juin 2015


L’unanimisme dans la condamnation des attentats de Charlie Hebdo et du magasin cacher a pu faire illusion : Dieu sait si les valeurs de la République ont été exaltées alors ! Mais les musulmans ne s’y sont pas trompés : ils ont été peu nombreux dans les manifestations, non pas que les principes de base de la légalité républicaine puissent poser problème à l’immense majorité d’entre eux, mais ils savent d’expérience que la fraternité dont on parle abondamment les excluait, que l’égalité leur serait contestée, et que la liberté d’être eux-mêmes ne serait jamais admise que dans un espace très – trop – contraignant

Parmi les millions de personnes qui ont manifesté dans l’émotion, nombreux ont sans doute été ceux qui ont voulu affirmer leur attachement à des libertés conquises jadis de haute lutte, en disant aussi leur espoir que l’action de l’Etat sera à la hauteur des défis collectifs de l’heure. Mais au-delà – et reflétant l’ampleur du désarroi – l’aspiration à une "démocratie autoritaire" s’est aussi exprimée beaucoup plus librement, avec une polarisation du malaise sur l’islam et les musulmans. Une étude du Cevipof (Centre de recherches de l’Institut de Sciences Politiques) le confirme : pour 56% des sondés, l’islam est une menace pour la République. Mais 68% d’entre eux estiment aussi que "les Français musulmans sont des Français comme les autres". Ces données à première vue contradictoires expriment le caractère mouvant des inquiétudes et des perceptions, avec le risque prévalant de réponses politiques à courte vue. C’est dire que le cap défini par le pouvoir d’Etat pouvait être déterminant : a-t-il été à la hauteur des enjeux ? Aux attentes sociétales, le gouvernement a prétendu répondre à trois niveaux : renforcement de la sécurité, traitement des urgences sociales, « réarmement » politico-idéologique.

Parade sécuritaire

Le ton a été immédiatement donné : quelques esprits raisonnables ont gardé leurs nerfs, mais la majorité des responsables politiques, de la droite à la gauche républicaine, a repris l’absurde mot d’ordre de Georges Bush : « Guerre au terrorisme ! ». Nul ne nie, certes, que la protection contre l’arme terroriste exige des moyens de prévention performants, mais nombreux sont aussi ceux qui se souviennent des atteintes aux libertés individuelles que le Patriot Act américain a permises. Cette crainte les a incités à suivre attentivement le cheminement parlementaire qui a abouti à l’adoption par l’Assemblée Nationale, le 5 mai 2015, de la nouvelle loi sur le renseignement. Elaboré dans une hâte suspecte, le projet avait révélé, jour après jour, toutes ses insuffisances et ses dangers potentiels. Certains s’étaient dits confiants et affirmaient que, tel qu’il était prévu, l’encadrement des larges pouvoirs accordés aux services (services de renseignement et de police) mettrait à l’abri des dérapages étatsuniens. D’autres, beaucoup plus nombreux, tel l’avocat William Bourdon ont été d’entrée de jeu plus prudents, en rappelant la « surenchère législative » sur le sujet, avec seize lois en moins de vingt ans ! Une forme de « capitulation » du législateur face aux services a été pointée, avec tous les dangers pour les libertés d’une « migration du judiciaire vers l’administratif ». Rapidement, certaines autorités spirituelles se sont elles aussi déclarées très inquiètes de l’orientation adoptée ; tel le président de la Conférence des évêques de France, Mgr Georges Pontiet, affirmant : « L’Etat ne saurait passer sans risques de la garantie des libertés à leur surveillance soupçonneuse. C’est bien sûr chez les juristes – CNCDH , syndicats de magistrats, avocats… – que les mises en garde les plus fermes et argumentées ont été formulées. Dans une déclaration solennelle, la Ligue des Droits de l’homme avait critiqué un projet allant « bien au-delà de la lutte contre le terrorisme » en avançant sept raisons pour justifier la mise en œuvre de moyens exorbitants du droit commun. L’émotion a débordé le cadre du pays. Le Commissaire aux Droits de l’homme du Conseil de l’Europe, ainsi que deux Commissaires spéciaux de l’ONU ont eux aussi dénoncé vigoureusement les dangers du projet. Il n’est pas jusqu’au président de la « Commission des interceptions de sécurité » lui-même qui ne se soit ému ! Bien sûr, avec la liberté de ton qui est la leur, des intellectuels progressistes ont donné de la voix pour – tel Régis Debray – dénoncer « après Charlie, le risque d’un maccarthysme démocratique » ! La presse a révélé opportunément un dispositif de surveillance de masse – « Ce « Big Brother » dissimulé au cœur du renseignement » – qui aurait fonctionné dans le déni, sans aval parlementaire, depuis 2007 ! Pour ajouter à la confusion et aux inquiétudes, l’ancien président de la République, Nicolas Sarkozy a pu déclarer : « Face à un certain nombre d’individus prêts à tout, il faut accepter que la sécurité prime sur un certain nombre de règles. »

Alors que le vote de l’Assemblée nationale allait intervenir, des parlementaires de droite comme de gauche ne se satisfaisaient toujours pas des minces correctifs apportés au projet, pas plus que des garanties politiques avancées par le gouvernement et le président de la République. Pour assurer l’adoption du texte, le Président a dû annoncer qu’une fois la navette parlementaire achevée, la loi sur le renseignement serait soumise au Conseil constitutionnel. Ce fut le seul moyen dont l’exécutif a disposé pour sortir de la nasse où il s’était mis avec un texte produit dans la précipitation, avec des préoccupations beaucoup trop prégnantes relevant de la communication politique. Le Conseil constitutionnel sera donc appelé à trancher, mais les inquiétudes et les critiques demeurent. La présidente de la CNIL (Commission nationale de l’informatique et des libertés) en a encore formulé récemment

Pansement social

Quelques jours après les attentats, le premier ministre a admis que les dérives terroristes individuelles ne pouvaient être totalement déconnectées de la situation des banlieues. Dénonçant "la relégation périurbaine, les ghettos", il a stigmatisé en termes encore plus forts un "apartheid territorial, social, ethnique". Réuni dès le 6 mars, un Comité interministériel des villes était censé relancer avec force l’action en faveur des quartiers populaires. La "République ferme mais bienveillante, forte et généreuse" (Manuel Valls) n’a ce jour-là prévu qu’un milliard d’euros sur trois ans pour la mise en oeuvre d’un catalogue de mesures. Pour certaines opportunes, pour d’autres non exemptes de possibles effets pervers, ces mesures n’apparaissent évidemment pas, aux yeux d’un observateur attentif, à la hauteur des défis. N’aurons-nous eu au total qu’une opération de communication sur l’égalité et la citoyenneté en période de dèche budgétaire ? Dans une vision électoraliste à courte vue, elle pourra paraître suffisante : une enquête du Crédoc (Centre de recherche pour l’étude et les conditions de vie) ne montre-t-elle pas qu’en cinq ans le pourcentage des personnes qui pensent qu’il faut plus d’aides financières et de services publics pour les habitants des cités sensibles recule de 43% à 35% ? Au même moment, le rapport de l’Observatoire national des zones urbaines sensibles (ZUP) indique plusieurs signes d’une dégradation accélérée de la situation dans les quartiers dits prioritaires. L’écart de revenu fiscal par rapport au reste de la France s’y serait accru de six points en un an, et le taux de chômage des jeunes (15-24 ans) y était en 2013 de 42,1% (22,6% dans l’ensemble du pays) Dans le pays, une moindre acceptation des solidarités nécessaires ; dans les ZUP, une aggravation de la misère sociale : le manque de détermination de l’Etat trouve-là son explication politique première. En s’accommodant finalement d’un apartheid dénoncé par ailleurs, le pouvoir va jouer de la fibre identitaire – à travers une exaltation creuse des valeurs de la République et de la laïcité – pour conforter la cohésion du « Marais » contre le risque d’explosions périphériques.

Réarmement idéologique

Le troisième volet du triptyque gouvernemental est en effet de nature politico-idéologique, et il est porteur d’inquiétudes au moins aussi fortes que celles suscitées par l’action sécuritaire. A cette dernière, ainsi qu’aux maigres mesures sociales annoncées, on a en effet adjoint un volet identitaire, teinté d’autoritarisme, et censé répondre à l’inquiétude diffuse du pays. Nous avions eu autrefois un "réarmement moral", aurons-nous maintenant un "réarmement idéologique" qui, comme dans toute construction identitaire, a besoin de s’opposer à un "autre" identifié comme menaçant et requérant un resserrement du groupe.

La peur du musulman, un ciment identitaire

Faut-il évoquer ici Carl Schmitt et l’ennemi nécessaire ? Le contexte international a joué au départ, avec des interventions impérialistes qui n’ont pas fini de dévaster un monde arabo-musulman où les ressourcements religieux les plus obscurantistes en sont venus à incarner la seule forme de résistance solide. Sur ce, quelques adolescents perdus qui vont mourir au Proche-Orient ou dans un attentat sanglant ici vont opportunément permettre - quelles que soient les précautions de style prises - d’identifier la mouvance musulmane nationale dans son ensemble comme un danger intérieur potentiel. Sans louvoyer, un responsable national de l’UMP comme Christian Estrosi a explicité ce lien : il évoque une « troisième guerre mondiale » déclarée à « la civilisation judéo-chrétienne dont nous sommes les héritiers », puis pointe les « cinquièmes colonnes » de « l’islamo-fascisme ». Est-ce pour détecter plus facilement les futurs terroristes que le maire (FN) de Béziers comptabilise les noms « musulmans » de ses écoliers ? Détailler ici toutes les surenchères populistes à connotation islamophobe serait fastidieux : elles touchent à la construction des mosquées (Marine Le Pen), au menu des cantines scolaires (Nicolas Sarkozy), à l’interdiction du voile à l’Université (Pascale Boistard), à la laïcité dans les crèches privées et les colonies de vacances (proposition de loi des Radicaux de gauche)… Dans ce contexte, chaque jour produit – surexploité par des médias irresponsables – une nouvelle anecdote anxiogène : la dernière en date porte sur la longueur d’une jupe de collégienne, jugée ostentatoirement islamique… Toutes ces surenchères ont un point commun : une instrumentalisation irresponsable de la laïcité.

Dans le bricolage identitaire en cours, oubliant les relations tumultueuses d’autrefois entre l’Etat et l’Eglise catholique, et oubliant tout autant les apports des Lumières, n’en vient-on pas à faire de l’ancrage chrétien le révélateur de la vraie identité française ? Deux attentats visant des églises ayant été heureusement déjoués, Manuel Valls a crû pouvoir déclarer : « Vouloir s’en prendre à une église, c’est s’en prendre à un symbole de la France, c’est l’essence même de la France qu’on a voulu viser ».

En prêtant à une partie de la population une religiosité mécaniquement normée par les prédicateurs, Laurent Fabius procède par sommation : "Il faut que les religieux musulmans nous aident, qu’ils dénoncent eux-mêmes ces actes (terroristes)". Il sous-entend là une mollesse dans les condamnations, et accroît ce disant les méfiances antimusulmanes dans le pays. S’autoriserait-il la même désinvolture, les mêmes injonctions à l’égard de responsables religieux autres, catholiques ou juifs par exemple, lors d’événements meurtriers impliquant des ouailles égarées ? Les condamnations « musulmanes » ont eu lieu, immédiates, fortes, sans ambiguïtés, émanant d’autorités religieuses, mais aussi de responsables associatifs, d’intellectuels, et cela largement au-delà du petit nombre des personnalités régulièrement sollicitées.

C’est en s’appuyant sur l’institution laïque, mais en dénaturant ses exigences, en oubliant sa portée pacificatrice que la peur / rejet des musulmans tend à construire « la laïcité » en idéologie de stigmatisation sous le masque de la respectabilité républicaine. Ce glissement a pris corps assez rapidement : dans le désarroi, la défense abstraite des valeurs républicaines et d’une laïcité imprécise est apparue comme la bouée d’un sauvetage collectif : "Dans les jours qui ont suivi les assassinats de Charlie, la laïcité a été constamment invoquée : elle était le repère dans l’absurde. Le mot a fait consensus, non sa signification." En bout de course, cette signification s’est précisée, et le sociologue François Dubet a pu résumer abruptement l’état d’esprit tendant à prévaloir : « Parler de laïcité devient une façon de revendiquer une France blanche et chrétienne ».

Ordre laïque et accueil des musulmans

Dans son dernier livre, avant de conclure que "le" modèle français de laïcité n’existe pas, Jean Baubérot n’identifie pas moins de sept conceptions de la laïcité. Sur le sujet qui nous préoccupe, la subtilité de ces distinctions importe finalement peu. Il suffira de confronter, d’un côté les initiatives récentes du pouvoir exécutif, de l’autre la base institutionnelle solide constituée par la Loi de 1905 (avec ses deux premiers articles, essentiels), la jurisprudence ultérieure, et la reconnaissance constitutionnelle finale (une question prioritaire de constitutionnalité a, en 2013, permis de formaliser le caractère constitutionnel de la laïcité). Le rapprochement entre le texte de la loi fondatrice et les propositions politiciennes qui fleurissent – auxquelles l’Etat lui-même participe – donnera la mesure des errements du moment. La volonté d’intervenir dans la vie d’une mouvance musulmane dont le maillage institutionnel est très lâche s’est traduite, sous couvert d’un appel au dialogue, par des intrusions de l’Etat dans l’intime d’une religion. Cela constitue une nouveauté dans le cadre laïque établi.

Le ministre de l’intérieur a choisi de créer une "instance de dialogue" entre l’Etat et "les musulmans". Le projet n’est pas absurde en soi, mais de nombreuses précisions seront nécessaires pour surmonter les préventions chez les participants potentiels. La manière même dont l’initiative gouvernementale a été présentée par la presse n’est pas faite pour surmonter ces préventions : "Le ministre de l’intérieur a lancé une réforme du culte musulman", a-t-on pu lire. Imagine-t-on, sur ce point également, le tollé que susciterait une annonce du même type concernant le judaïsme, lui aussi très divisé face aux extrémistes d’un sionisme où la radicalité messianique progresse ? Dire que l’instance projetée sera analogue à celle qui réunit tous les deux ans des représentants de l’Etat et de l’Eglise catholique est trompeur, car ce dont on voudrait discuter avec les musulmans, en ne cachant pas l’intention de "forcer" des prises de décision, touche parfois au coeur même de la foi et de la pratique religieuse. Sont évoqués, entre autres, la formation des imams, l’enseignement confessionnel, l’origine des financements, les fêtes religieuses, l’abattage rituel... Certaines questions pratiques liées au culte avaient déjà été abordées par le CFCM qui, malgré ses faiblesses évidentes, avait aidé à les régler (il n’est d’ailleurs pas envisagé à ce stade de supprimer cette instance). Les deux coexisteraient donc. La nouvelle a encore des contours incertains. Quels participants ? Comment seront-ils sélectionnés, et par qui ? Jusqu’où, et à qui ses conclusions s’imposeront-elles ? Au poste de pilotage, le ministre de l’Intérieur est prudent et louvoie en rappelant que "l’Etat n’a pas vocation à organiser le culte musulman" ; mais en même temps il écarte implicitement du dialogue certains acteurs supposés ne pas donner des gages suffisants touchant au « respect scrupuleux des valeurs de la République ». Les critères de choix de ses futurs interlocuteurs sont toujours obscurs. Beaucoup de noms se proposeraient pourtant ici. Au-delà d’une condamnation unanime de la violence terroriste, ce qui frappe chez les théologiens et penseurs qui s’expriment, ce sont des interrogations actives, souvent novatrices, souvent opposées entre elles aussi, sur le vécu de l’islam en situation de minorité et sur les ajustements normatifs nécessaires. C’est précisément cette diversité qui, mieux exposée, mieux écoutée, aiderait d’abord à casser la perception d’une entité musulmane opaque et soudée autour d’un obscur projet de subversion du modèle républicain. Ensuite et surtout, c’est à partir de cette diversité que pourrait être dégagé par consensus un « code de conduite » répondant le plus libéralement possible aux attentes des croyants dans le cadre de ce modèle républicain aux bases consolidées. Des médias plus responsables pourraient remplir sur ce point une fonction pédagogique essentielle, mais la logique marchande et les préventions antimusulmanes les ramènent toujours à l’exploitation du sensationnel inquiétant.

Rappeler ces données, c’est mettre l’accent sur la durée qui aurait été nécessaire pour qu’émerge plus naturellement une ou des instances vraiment représentatives de l’"islam de France" (en tant que collectif de croyants). Pourquoi, alors qu’elle est par ailleurs souhaitable, la mise en place d’une telle représentation est-elle devenue aussi urgente aux yeux de l’Etat : est-ce pour assurer aux musulmans une meilleure égalité dans le cadre républicain ? Si cette préoccupation avait prévalu, on aurait confié au ministère de la Justice (ministère régalien légitimement premier dans la défense des libertés publiques), et non pas à celui de l’Intérieur le soin d’animer une instance de dialogue avec les musulmans. Est-ce surtout pour disposer d’un interlocuteur utile (à instrumentaliser ?) dans un contexte où l’islamisme est érigé en adversaire principal ? Le choix qui a été fait n’est pas anodin, qui révèle une inquiétude face à certains courants de pensée radicaux dans la mouvance musulmane, ainsi qu’une volonté active de contrôler les expressions et l’évolution de la mouvance dans son ensemble. Lorsqu’elle contrevient aux principes laïques, et quelle que soit la justification politique ou sécuritaire du moment, la légitimité d’une telle intervention doit être interrogée, et ses limites clairement définies.

L’Etat et l’islam : une intervention inévitable ?

Dans un monde idéal où le comportement spontané des collectivités fondées sur une adhésion identitaire forte (religieuse) permettrait de contenir les tensions sociétales à un niveau tolérable, l’Etat en tant que garant de relations apaisées n’aurait pas à intervenir (sinon en assurant une fonction administrative de conciliation dans de menus conflits marginaux). Chez nous, l’institution laïque qui combine respect de la liberté de croyance et implication minimale de l’Etat dans le champ religieux, s’inscrivait dans cette perspective-là. Pourtant, face à l’islam, la "catholaïcité" à laquelle on avait abouti n’offre pas un cadre d’accueil aisément et directement transposable. Intrinsèquement, l’islam et les musulmans sunnites (majoritaires en France) ont des modes d’organisation (et de légitimation de ce qui sera considéré comme licite au plan de la foi) qui sont étrangers au "monarchisme" régissant encore l’Eglise. La dispersion des centres de pouvoir dans l’islam de France explique en partie le semi-échec évoqué plus haut du CFCM, surtout lorsqu’on a voulu le faire intervenir en matière cultuelle où son autorité comme instance de légitimation religieuse ne pouvait être reconnue. L’application à l’islam et à un collectif de croyants très divers du dispositif négocié autrefois avec une Eglise catholique fortement hiérarchisée rencontre-t-il, du fait de cette diversité, des difficultés insurmontables ? Dans leur immense majorité, les musulmans disent s’accommoder du cadre de la laïcité. Comme ce fut le cas pour d’autres minorités, ils sont amenés à concilier leur fidélité de croyants avec le respect des contraintes du pacte républicain. Dans cet « apprentissage », le temps apparaît essentiel. Tout comme la réclamation de gages collectifs d’allégeance, l’imposition aux musulmans d’un corset excédant celui de la laïcité existante serait donc inutile, voire dangereuse.

Mais, face à une démarche libérale laissant du temps au temps, l’interventionnisme de l’Etat va se donner des justifications politiques plus immédiates. Il répondrait d’abord, et prioritairement, aux inquiétudes d’une société « gauloise » dont les références identitaires établies sont bousculées par la nouvelle diversité culturelle. Il s’imposerait aussi en raison de la politique extérieure de la France qui, avec ses multiples opérations militaires dans le monde musulman, doit affronter des remous en retour chez les musulmans de l’hexagone. Il serait justifié enfin par le souci de prévenir des dérives terroristes individuelles qui pourraient trouver des justifications dans certains prêches.

La prise en compte de ces exigences conduit certains à conclure qu’un traitement égalitaire de l’islam (avec une abstention de toute intrusion étatique dans sa gestion) serait désormais impossible. En renvoyant dos-à-dos ceux qui dénoncent le « deux poids, deux mesures » de ce traitement, mais aussi les tenants de la « laïcité à l’ancienne », un Jean-Loup Amselle, par exemple, plaide pour un « universalisme de la juste mesure ». Devant se substituer « au vieil universalisme républicain et laïque », ce néo-universalisme avaliserait au total un contrôle étatique de l’islam, mais il l’accompagnerait de mesures « libérales » : financement de l’enseignement musulman, aide à la construction de mosquées… Une même préoccupation de contrôle conduit d’autres analystes à une observation attentive des évolutions législatives ailleurs en Europe : ainsi pour l’Autriche, où la reconnaissance de l’islam est très ancienne (1912), et où une loi adoptée fin février 2015 réorganise « les droits et les devoirs des musulmans ».

Toutes les réflexions évoquées ont pour point commun d’affirmer une obsolescence du modèle laïque français. Les facteurs de tension sont indéniables, mais une remise en cause hâtive de ce modèle serait pour le moins inopportune. D’éventuels « accommodements raisonnables », eux-mêmes, ne devraient pas intervenir sans tenir compte de la dynamique perverse, politique et idéologique, qui s’est accélérée après janvier.

Un avenir incertain

Dans le feu de l’émotion, les manifestations de janvier avaient offert un unanimisme rassurant. Quatre mois après, la situation apparaît beaucoup plus mouvante et inquiétante. Au-delà de la défense de l’ordre républicain, une idéologie autoritaire fondée sur le refus et la peur de l’islam prend-elle dangereusement corps ? Beaucoup de craintes s’étaient déjà exprimées sur ce point. Dans son récent livre – « Qui est Charlie ? – Sociologie d’une crise religieuse » – Emmanuel Todd a voulu poser la question dans toute son ampleur, et il y répond par l’affirmative. Le livre n’était pas aux étals des libraires que par un feu nourri émanant de multiples contradicteurs – le premier ministre en tête ! – l’on s’est attaché à déconsidérer auteur et thèse. Le poids inattendu que « Qui est Charlie ? » a pris dans le débat national invite à s’attarder quelque peu sur la thèse d’E.Todd. En bref, sans entrer dans le jeu des cartes statistiques qui étayent son analyse, que nous dit-il ? Après d’autres, il relève justement que l’unanimisme de janvier était trompeur et qu’un refus de l’islam et des musulmans se nichait sous la défense de la liberté d’expression et du « droit au blasphème ». Comme les ouvriers, ces derniers n’étaient-ils pas d’ailleurs largement absents des manifestations ? Il affirme ensuite qu’un « état de risque métaphysique » caractérise une société française « de souche » privée de ses référents religieux anciens. Cette insécurité l’avait orientée vers des idéologies de remplacement : élites et classes moyennes supérieures en tête s’étaient engagées hier dans l’aventure incertaine de l’Euro ; les mêmes, déçues de Maastricht, font aujourd’hui de l’islam « un adversaire structurant ». Il diagnostique enfin que, à l’opposé d’un républicanisme progressiste pour qui la réduction des inégalités réelles était aussi essentielle que la consolidation des libertés, un « néo-républicanisme » ayant intégré l’acceptation de l’inégalité se retrouve au centre de gravité idéologique du pays. Paradoxalement, de par les déplacements de leur implantation électorale, les socialistes en seraient venus à incarner cette dérive essentielle. L’abandon des classes populaires en témoignerait, de même – en l’absence d’une réelle volonté intégrative – qu’une relégation inscrite dans la durée d’une partie significative de la population musulmane. Au bout du compte, avec l’anomie qui a miné ces classes populaires et leurs espoirs de libération progressistes, n’y aurait-il que ces tristes issues : les ouvriers « gaulois » adhérant au Front National, les prolétaires musulmans se repliant sur une pratique religieuse consolatrice ?

Bloquer un enchainement pervers

D’un côté, en négligeant la prise en compte des délais et en refusant tout accommodement raisonnable, un courant de pensée dominant assigne pour seul horizon au dialogue avec la mouvance musulmane une "assimilation" formelle et rapide, un alignement sans conditions sur le mode de vie de la majorité. Les pressions sur l’institution laïque pour qu’elle durcisse ses contraintes, les glissements vers un formatage autoritaire des esprits rappellent fâcheusement un passé colonial où, déjà, les valeurs universalistes s’étaient fâcheusement compromises avec l’injustice. Attention donc aux formes de xénophobie qui accompagnent - tout républicain qu’il se veuille - un universalisme trop assuré de sa supériorité et inattentif aux vertus du dialogue et du temps qui émousse les incompatibilités. Certes, comme ce fut toujours le cas dans le passé, le nouveau venu – l’islam et ses croyants, en l’occurrence – doit supporter l’essentiel des adaptations. On sait aussi qu’à terme, aussi ouverte serait-elle, une intégration réussie débouche sur une forme d’assimilation : la société d’accueil, tout en étant elle-même partiellement transformée par sa nouvelle diversité culturelle, impose en effet toujours, au total, ses normes fondamentales. Un tel aboutissement accroît paradoxalement la nécessité d’une gestion apaisée des transitions, l’acceptation d’une certaine lenteur dans les évolutions et adaptations sociétales. Si le durcissement néo-républicain d’aujourd’hui se confirmait, ne courrait-on pas le risque qu’avec les quelques millions de personnes qui la composent, pour l’essentiel françaises et de plus en plus conscientes de leurs droits citoyens, la mouvance musulmane ne génère des réactions et exigences « communautaires » autrement plus dangereuses pour l’avenir républicain que les frictions marginales d’aujourd’hui sur la longueur des jupes écolières ou les menus des cantines scolaires ? Ne constate-t-on pas, déjà, les signes avant-coureurs d’une montée significative des réactions musulmanes aux injonctions du Pouvoir ?

Au Bourget, début avril 2015, à la rencontre annuelle de l’UOIF (Union des organisations islamiques de France), on a pu observer des nuances dans les discours, nuances reflétant souvent des différences générationnelles. En parallèle aux discours des « notables », à commencer par le président de l’UOIF affirmant sa « loyauté » envers « la République », des propos non pas en rupture, mais néanmoins beaucoup plus libres, ont pu être entendus dans le « Forum Génér’action ». Là, la pleine présence dans la cité de musulmans plus jeunes – responsables associatifs, entrepreneurs… – est apparue dans sa diversité et aussi dans son refus d’avoir à consentir une quelconque allégeance : conscients de leur statut de citoyens, ils réclamaient simplement la pleine reconnaissance de leurs droits, liés à ce statut .
D’autres indices montrent, sinon une rétraction identitaire, du moins un souci d’affirmation décomplexée. Ainsi, l’enseignement privé musulman connaîtrait une forte demande : alors que trois établissements seulement sont actuellement sous contrat, une quarantaine de projets seraient à l’étude. Faut-il évoquer par ailleurs le développement du salafisme ? Selon des sources policières, 90 lieux de culte relèveraient de cette mouvance : sur les 2500 mosquées recensées en France, cette présence demeurerait marginale, mais elle aurait néanmoins doublé en cinq ans. Dans l’arc des résistances idéologiques à un universalisme républicain normatif, faut-il citer enfin la prise de position du PIR (Parti des Indigènes de la République) contre les mariages mixtes ?

Ce patchwork trop impressionniste, rapprochant des informations inégalement significatives, prêtera facilement le flanc à la critique. Il ne permet pas, cela va de soi, d’inférer qu’une radicalisation se développerait souterrainement dans la mouvance musulmane. Il devrait néanmoins inviter à la prudence les tenants d’un néo-républicanisme tentés de compenser le non-traitement des inégalités sociales par des injonctions autoritaires dans le champ du religieux. Sur la lancinante question sociale et les pièges du dérivatif identitaire, l’Alain Badiou du Dialogue platonicien a dit l’essentiel avec humour : « Nous avons chez nous nombre de dames qui vont nu-tête ou les seins nus et qui adorent le capitalisme mondialisé, et quantité de dames à foulard sur la tête qui sont une solide armée de réserve pour le combat politique émancipateur. »

Robert Bistolfi

Mai 2015

Robert Bistolfi

Membre du Conseil d’administration du Cercle Condorcet de Paris
Directeur honoraire à la Commission européenne,
membre du comité de rédaction de la Revue " Confluences Méditerranée "



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