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sommaire de la Lettre N°38, été 2015

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Plénière du 16 avril 2015
"Islam et Laïcité": : « L’Islam en France, une raison de redéfinir la Laïcité ? ».


mise en ligne: jeudi 16 avril 2015


"Islam et Laïcité": : « L’Islam en France, une raison de redéfinir la Laïcité ? ».

Plénière animée par Ghaleb Bencheikh :

Docteur es Sciences, théologien et philosophe, Ghaleb Bencheikh est Président de la Conférence mondiale des religions pour la paix. Membre du Comité de parrainage de la Coordination française pour la décennie de la culture de non violence et de la paix, il anime par ailleurs des émissions religieuses sur l’Islam à la télévision. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont "La lettre ouverte aux islamistes" [1] en collaboration avec Antoine Sfeir, et "La laïcité au regard du Coran" [2]. Il est aussi l’auteur d’un vibrant plaidoyer pour le principe de laïcité, meilleur garant de « la cohabitation des sacrés ».

Trois questions m’ont été posées auxquelles je répondrai plus loin, mais auparavant, je voudrais faire un préambule en rappelant la métaphore du médecin légiste et celle du chirurgien :

Le médecin légiste autopsie les cadavres et veille sur les dépouilles mortelles froides. Mutatis mutandis, nous sommes dans le temps de l’Histoire et l’Histoire est mielleuse ou fielleuse selon ceux qui la racontent. Le Moyen-Age pour certains était probablement l’apogée, d’autres pensent qu’il ne faut pas la présenter de manière linéaire, européocentriste et cloisonnée, mais qu’il vaut mieux l’aborder comme une archéologie du présent.

Ce n’est pas le médecin légiste, ce n’est pas l’Histoire qui nous intéresse aujourd’hui, mais plutôt le chirurgien puisque l’on dit qu’il opère in vivo. Ce qui prime pour lui et son équipe, c’est comment sauver le malade et là encore, mutatis mutandis, on est dans le chaud de l’actualité. Notre passion à nous, c’est notre Nation, notre société. Le "vivre ensemble" est un mot hochet, dénué de sens. Pour autant, puisque nous sommes ensemble, il n’est pas certain que nous soyons dans l’osmose, la symbiose, la synergie, la volonté de faire quelque chose en commun alors que pour certains, le "vivre ensemble" est plutôt dans la méfiance, la défiance, le repli. Tel est le premier point.

Le second point, c’est la laïcité, vaste sujet. Avant de l’aborder en tant que tel, revenons sur les évènements dramatiques qui ont marqué notre Nation au début de l’année civile et là, parlons comme dans l’Ecclésiaste qui dit qu’il y a un temps pour tout, un temps pour tuer, un temps pour guérir, un temps pour abattre, un temps pour bâtir. Le temps de l’épouvante, de la sidération est passé, immédiatement suivi de la colère, de la condamnation unanime qui ne souffre d’ailleurs aucune réserve et qui implique d’énoncer de nouveau qu’aucune cause, si noble soit-elle, implique le massacre des innocents et aucune révolte, si légitime soit-elle, n’autorise la terreur. A fortiori ne peut-on se prévaloir d’un idéal religieux, pour verser le sang et semer le chaos.

Le temps de l’analyse est aussi arrivé. Il y a l’analyse sociologisante, politique, géostratégique, psychologique, millénariste, et la lecture théologique. Chacune d’entre elles a sa pertinence propre. Aucune d’entre elles n’épuise le sujet à elle seule. Eu égard à la complexité du sujet, il faudrait avoir une vue panoramique, synoptique. On peut néanmoins affirmer que perpétrer des attentats aussi ignominieux et dire que cela n’a rien à voir avec l’Islam, est irresponsable.

Occulter le mal, c’est se priver de la médication appropriée. Il suffit d’observer l’arc de cercle passant par le Nigeria, l’Ile de Jolo et par la Corne africaine où l’élément islamique est totalement impliqué. Dire que cela n’a rien à voir n’est pas sérieux. Cela a à voir, hélas, avec l’Islam. Il y a aussi, à côté de la mansuétude, de la générosité affirmée par l’Islam, de la polémologie virulente, une interprétation belligène de tel ou tel passage de la révélation coranique.

Si nous ne disions pas cela, nous ne sortirions pas de l’ornière, et c’est donc un travail considérable qui incombe aux philosophes, intellectuels et théologiens, celui de prendre le problème à bras le corps. Il faudrait aussi sortir de la version religieuse, de la pensée magique car, si nous en sommes arrivés là, c’est parce que nous avons vécu sur la défaite de la pensée, sur l’abdication de la raison, la démission de l’esprit et l’affaissement de l’intelligence.


Islam et laïcité

On dit souvent que l’on distingue la phrase grammaticale, la proposition logique de l’assertion philosophique. L’assertion philosophique est soumise à débat, à discussion. Mon assertion en cette fin d’après midi, c’est d’avoir entendu à titre personnel l’un des préjugés les plus tenaces : il y aurait une incompatibilité irréductible entre la laïcité et le fait islamique.

Votre serviteur répondra que ce n’est pas vrai, mais encore faut-il définir le mot laïcité.

Aucune religion au monde, et pas même le Christianisme, que je ne cite qu’à des fins pédagogiques, ne résiste au pouvoir temporel motu proprio. Et aucune religion au monde, y compris l’Islam, ne résistera à la laïcité quand elle est voulue, et acceptée d’abord par ses penseurs et ses théologiens, ensuite par les fidèles, qui y trouvent une fécondité métaphysique ou spirituelle. Encore faut-il qu’existent de bons relais pour l’expliquer.

Donc, l’idée de l’incompatibilité est saugrenue et ne résiste pas à l’analyse. On objectera, certes, tout ce qui se passe actuellement dans le monde, sous nos yeux, en contexte islamique. C’est un fait qu’à ce jour, a priori, aucun pays, aucun régime se prévalant de la tradition religieuse islamique n’est démocratique ni laïc. Il y a une domestication, manipulation, idéologisation, instrumentalisation du fait religieux pour d’autres fins que spirituelles.

Un autre argument théologique est de dire que l’Islam n’a pas en son sein l’équivalent du denier de César [3] dans le nouveau testament. A cela, nous pourrions répondre par une simple boutade : « Mais pourquoi voudriez-vous que Dieu parle à César au septième siècle ? » Indépendamment de cela, c’est vrai, il n’y en a pas, mais c’est un équivalent plutôt à décharge et cela pour deux raisons. Ce qui est certain, c’est que - dans l’Islam - on a un Dieu qui se mêle à peu près de tout, jusqu’à la description précise de la manière de faire l’ablution, mais qui passe la gouvernance sous silence. Est-ce un oubli, est-ce volontaire ?
Il n’y a en aucune manière façon de gouverner la Cité dans le Coran et ceux qui le disent trompent les gens. Il y a pour autant des façons de juger les fautes ou les crimes commis, ce qui est, par contre, une forme de gouvernement.

L’autre argument a trait à la querelle des investitures, de la doctrine des deux glaives [4] , de l’Encyclique Vehementer nos de février 1906 qui a excommunié tous les députés catholiques qui avaient voté la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Cette réaction s’est poursuivie jusqu’au Concile Vatican II [5] et l’on doit à un travail remarquable d’éminents théologiens, tant catholiques que protestants, d’avoir démontré que ce n’était pas forcément un inconvénient pour les Eglises de se déprendre des affaires de la Cité, et ce jusqu’à l’intervention de Monseigneur Ricard, en 2003, devant la commission Stasi, qui proclame que " chacun en ce qui le concerne, aussi bien l’Eglise que l’Etat, oeuvre pour le bien du citoyen".

Il n’y a aucune raison, pour qu’une tradition religieuse, comme celle de la tradition islamique, ne puisse pas raisonner de la même façon. De nombeux textes fondamentaux le lui permettent tel celui-ci, extrait du Verset 38 de la sourate 42 : " A vous qui avez cru, obéissez à. Dieu, au prophète et au détenteur de l’ordre parmi vous.".

Il y a concomitance, c’est à dire que le prophète à lui seul n’épuise pas l’ordre terrestre, l’ordre temporel.


Réponse aux trois questions posées :

La laïcité est un concept en mutation. Lorsque l’on ressent le besoin d’adjoindre des épithètes, c’est que le concept seul n’est plus autosuffisant. Le qualificatif affaiblit le substantif. Le fait d’avoir entendu des intervenants parler de « laïcité positive », « ouverte » ou de bien d’autres épithètes, montre que le vocable, le substantif "laïcité", ne se suffit pas à lui-même. Nous avons donc besoin de mettre un peu d’ordre dans le fatras idéel qui prévaut.

Par rapport à la loi de 1905, on est à peu près, mais curieusement, avec une intensité moindre, dans les mêmes débats emportés. Il y a une double aporie [6] insoluble a propos du concept de laïcité :

La première est due à sa genèse sémantique. C’est Emile Littré en 1871, qui fit une substantivation au féminin construite sur le grec tardif « laïcos » qui lui-même s’enracine dans le grec ancien « laos », l’une des trois dénominations du peuple, définition selon les trois critères : ethnos, demos, laos. « Ethnos » représentant le culturel et le religieux, « demos », c’est la population dans la police et « laos », le bas peuple, en opposition aux clercs.

Ce qui est curieux, c’est que dans la tradition religieuse islamique, et notamment dans l’obédience sunnite, il n’y a pas cette opposition entre le bas peuple et les clercs puisque les clercs ne sont pas consacrés et le clergé Chiite n’est pas un clergé sacerdotal mais un clergé académique.

La deuxième question, toujours au sens linguistique, est celle-ci : "Quelqu’un qui est pour la laïcité est laïc". Il se trouve que parmi les Clercs de l’Eglise catholique, il y avait ceux qui étaient pour la laïcité. Donc, il y avait des Clercs laïcs. Mais comme un Clerc est un non laïc, cela nous donnait des « non laïcs laïcs ». Ceci est tout aussi déroutant lorsqu’on veut traduire cela du français vers les autres langues islamiques, le persan, l’arabe, le turc et bien d’autres, qui n’ont pas l’équivalent du mot laïcité pas plus que ne l’avaient pendant un siècle, l’anglais, l’allemand ou l’espagnol.

Paradoxalement, ce sont les penseurs de la Nahda [7], notamment en Tunisie qui, ayant regretté que l’abolition du Califat fut aussi tardive et s’étant félicités de son abolition, ont été gagnés par l’idée de séparation des deux ordres. En Algérie également, dès avant 1940, d’autres ont souhaité que la loi de séparation fut appliquée et, étonnamment, cela leur a été refusé, l’application de loi de 1905 étant ajournée sine die par le Conseil d’Etat.

Le concept est donc bien en mutation et l’on peut en avoir différentes conceptions. Par probité intellectuelle, disons comment nous percevons les choses.

A la suite des attentats ignominieux qui ont frappé la France en ce début d’année, nous entendons certains vouloir ajouter le vocable « laïcité » à la devise républicaine... Pourquoi pas ? Mais la liberté, l’égalité, la fraternité sont des valeurs, la laïcité est un principe. Un principe n’a qu’à s’appliquer parce qu’il relève du droit positif. C’est la loi qui garantit le libre exercice de la foi. Aussi longtemps que la foi ne prétend pas dicter la loi. Elle est la catalyse, l’alchimie du vivre ensemble. La laïcité catalyse ce que certains appellent la "cohabitation des sacrés". C’est un principe fondamental de liberté et notamment celui de changer de croyance parce qu’ailleurs l’apostasie est criminaliséé et cette criminalisation est en soi criminelle, inacceptable et heurte la conscience humaine. Ceci est la fin d’une première réponse à la question d’une laïcité "en mutation".

Deuxième question : Incombe-t-il à la puissance publique ou à l’Etat de réguler le croire ?

Il n’y a pas eu suffisamment d’investissement intellectuel sur ces notions de démocratie et de religion. Réfléchir sérieusement à la place des religions dans une société multiconfessionnelle et composite ne serait pas un luxe. On ne peut évacuer cette question sous prétexte que la société est sécularisée.
Quant à la charia, aussi étonnant que cela puisse être, selon l’orateur, c’est une construction humaine, certes d’essence sacrale, créée par quatre écoles juridiques entre 765 et 855. Avant, on ne pouvait donc l’appliquer comme d’ailleurs à l’époque des Omeyyades considérée par beaucoup comme la période phare de l’Islam. La charia est réapparue, surtout au 19ème et au 20ème siècle, par exemple, en Égypte, pour tenter de contrebalancer la loi des pays européens.
Aujourd’hui, les tenants de son application, principalement les Frères musulmans et la Ennahda, seraient en train de sacraliser des dispositions tout à fait antinomiques de celles que nous connaissons dans un monde moderne.
A l’exception peut-être de la minoration de la femme et du droit successoral, la charia ne dit rien en effet de tout ce qui est moderne et tout ce qui ne concerne pas cela a été soumis à évolution et construit par les hommes, le plus souvent pour asseoir leur pouvoir. Comment traiter alors la loi, le nucléaire, l’Internet, et bien d’autres choses encore dans la loi alors que l’Islam n’a pas d’autorité temporelle ?
La réponse est une fois de plus la laïcité. La laïcité, c’est la déjuridicisation de la révélation.
Au 21ème siècle, la production du droit doit être une émanation rationnelle des hommes qui s’applique aux hommes.

Enfin, en réponse à votre troisème question, on a enjoint souvent l’Islam de se fondre de manière caméléonesque dans le corps de la Nation et on demande en même temps "en tant que tel" aux musulmans de se désolidariser, non plus comme citoyens cette fois, mais comme musulmans, des auteurs des attentats. Situation intenable.
Les musulmans ne doivent être représentés, comme tout citoyen, que par leurs élus, mais dans leur pratique religieuse, ils pourraient être administrés par une instance spécifique. Ce serait bon pour le pouvoirs publics car on ne peut laisser des Imams autoproclamés sévir un peu partout et faire une focalisation maladive sur les épiphénomènes d’ordre vestimentaire ou alimentaire qui ne sont pas au cœur de l’élévation spirituelle.

[1Bayard - 2008

[2Presses de la Renaissance - 2005

[3Matthieu -22

[4La doctrine des deux glaives est une ancienne thèse de l’Église catholique romaine, à l’époque médiévale, selon laquelle le pouvoir spirituel est déclaré supérieur au pouvoir temporel. (Source : Article Deux glaives de Wikipédia en français)

[5(1962-1965)

[6Aporie : Contradiction irréductible,

[7Mouvement de la Nahda de rénovation de l’Islam au 19ème siècle, à distinguer du parti Ennahda en Tunisie.



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