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L’Europe au pied du mur




mise en ligne: lundi 22 février 2016 première publication:18 février 2016


Un évènement qui, malheureusement, risque d’être passé inaperçu vient de se produire sur lequel il convient de requérir toute l’attention qu’il mérite. Il s’agit de l’« appel à changer de politique contre le chômage » dans Le Monde daté du 11 février, émanant de quatre-vingts économistes d’instituts de recherche et d’étude publics et privés.

Soulignons d’abord que cet appel aurait pu aussi être signé par d’autres économistes dont l’auteur de ces lignes qui y adhère à 100%. C’est que, au-delà de la lutte contre le chômage, c’est la politique économique tout entière qui est actuellement menée sous l’égide de la Commission européenne et de ses maîtres à penser, au premier rang desquels le redoutable Wolfgang Schäuble, qui est ainsi stigmatisée à juste titre. Cet appel revêt donc un aspect fondamental.

Une première remarque s’impose : il s’adresse, certes, en premier lieu, aux autorités de notre pays. Mais celles-ci ne sont pas les plus coupables. Ce que l’on peut leur reprocher, c’est de n’avoir pas pris parti franchement, d’être restées « entre deux eaux », ce qui les a fait accuser de médiocrité et d’immobilisme. Reconnaissons leurs qu’elles ont refusé la « thérapie de choc » infligée à l’Europe du Sud que les édiles de Bruxelles voulaient imposer à notre pays. Si elles l’avaient acceptée, la situation de celui-ci aurait été bien pire. Il y a, en effet, une grande indécence, qui confine à la malhonnêteté, quand on entend des responsables de la politique économique qui a été menée par l’Europe du Sud se féliciter des résultats de cette thérapie, en occultant les dégâts qu’elle a causés à leur population, notamment parmi les plus jeunes, et en faisant miroiter une reprise de la croissance qui ne tient qu’à la profondeur de l’abîme où était tombée leur activité économique, alors que l’analyse des facteurs de celle-ci ne justifie nullement cet optimisme.

Il s’adresse donc, avant tout, aux concepteurs de la politique économique appliquée à la Zone Euro et bénie par la Commission européenne. Combien de fois faudra-t-il répéter que, baptisée fort justement « politique d’austérité », cette politique a appauvri l’Europe, l’a condamnée à la stagnation, alors que les ressources de celle-ci et, en particulier, son épargne abondante, si elle avait été correctement utilisée, la prédestinaient, au cours des difficiles années que nous venons de vivre, au développement économique. On ne peut qu’approuver la condamnation de la politique libérale qui guide nos édiles à Bruxelles à laquelle a procédé le manifeste des « 80 ». Elle est responsable de la crise que connait aujourd’hui la Zone Euro et qui en vient à menacer son existence comme le démontrent les interrogations et les débats en cours à ce sujet. En effet, tout conduit à penser que nous approchons du point de rupture et du moment de vérité. Sans changement profond de politique, la Zone Euro, tôt ou tard, sera menacée d’implosion et se posera alors le dilemme qui agite aujourd’hui les esprits entre sortie de l’euro et remise en question fondamentale de la Zone.

Le manifeste des 80 économistes le montre bien. Ce qu’il convient d’en retenir (car ce document très complet est très dense et risque de décourager le lecteur), c’est tout d’abord qu’il n’y a pas une seule politique possible, celle du « libéralisme économique » fondée sur la réduction de la dépense publique, l’aménagement du code du travail et la diminution du coût de celui-ci par la compression des salaires et des prestations sociales, comme voudraient nous le faire croire les thuriféraires du « main stream ». La nouvelle politique économique que préconisent les « 80 » a pour fondement un programme d’investissements ambitieux visant prioritairement à satisfaire les besoins à caractère écologique et social, que ce soit, par exemple, par des actions visant à réduire les émissions de gaz à effet de serre grâce, notamment, à la rénovation thermique des bâtiments, la modernisation des transports collectifs et l’usage des énergies renouvelables, ou par la rénovation des programmes urbains afin de mettre fin aux ghettos sociaux. L’application de cette politique, par ses effets multiplicateurs sur la demande interne, aurait l’avantage de débloquer les carnets de commandes des entreprises dont la maigreur constitue un frein sévère à la reprise de l’investissement et, en conséquence, de l’activité et de l’emploi. Dans cet esprit, pour ce qui concerne notre pays, les auteurs préconisent un « programme de soutien » massif financé pour une part, par le redéploiement des sommes consacrées au « pacte de responsabilité ». Il s’agit, bien entendu, d’un virage à 180 degrés par rapport à la doctrine libérale qui voudrait que l’on laisse faire les entreprises en sous estimant et occultant les énormes déperditions de ressources qu’engendre le système actuel du capitalisme financier. Bien évidemment, ceci impliquerait une remise en cause majeure des dispositions néolibérales qui régissent aujourd’hui l’Union européenne, et, plus précisément la Zone Euro, en redonnant leur juste place aux actions visant à régénérer et stimuler la demande interne et aux investissements publics, « la hausse des dépenses dans les pays excédentaires permettant de réduire par le haut les déséquilibres commerciaux et de juguler les pressions déflationnistes que la Banque centrale européenne ne peut contrecarrer seule ». Il est significatif de la gravité des périls du moment que ce programme, qui prend le contrepied de la doctrine du laisser-faire et du « tout privé », ait recueilli l’accord d’autant d’économistes de sensibilités aussi différentes et dont la compétence ne saurait être mise en doute. Il oriente l’action économique vers le retour aux grandes initiatives, à l’image du « Plan Marshall » dont le nom trop souvent galvaudé trouve ici une justification particulière.

Alors, la question se pose immédiatement. Est-il possible d’opérer cette révolution à laquelle il est fait appel avec tous les pays de l’Union européenne dans ses dimensions actuelles ? C’est là qu’il convient de rappeler les risques inconsidérés pris par les autorités européennes dans leur fuite en avant vers l’élargissement. Ceci procédait d’une idée généreuse selon laquelle il fallait accueillir les nouveaux postulants, notamment ceux qui ont été libérés par la « Chute du Mur ». Mais c’était aussi prendre le risque de rendre inviable cette Union comme on le voit aujourd’hui avec certains comportements de pays de l’Europe de l’Est. Même la seule Zone Euro, que l’on a limitée à 19 pays, peut apparaître aujourd’hui comme un cadre trop grand et hétérogène pour approfondir l’Union.

Alors, si la négociation, qui devrait porter à la fois sur les institutions et la politique à mener, s’avérait trop difficile, on en arrive à se demander si, plutôt que de tout détruire en « sortant de l’euro » comme le proposent certains, il ne faudrait pas reprendre et approfondir les institutions de la Zone Euro, avec, d’abord, un nombre plus limité de participants ?
Jean-Pierre Pagé
Economiste

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