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La République au défi de l’Islam




mise en ligne: dimanche 15 octobre 2017


Constituée en un demi-siècle, ajoutant aux profondes transformations du pays, la mouvance musulmane fait l’objet de méfiances et de craintes. Elles se traduisent souvent dans le discours politique courant par un choix abrupt en faveur de « l’assimilation ». On sous-entend que les valeurs de l’Islam sont radicalement incompatibles avec celles de la démocratie républicaine, et qu’il conviendrait d’obtenir des musulmans un alignement rapide sur les mœurs, croyances, règles et comportements établis. La voie de l’intégration progressive, qui avait joué pour tant d’autres avec succès dans le passé, est mise en doute : elle tablait sur une lente fusion sociétale pour, au-delà de tensions transitoires, aboutir à une société stabilisée et riche de sa nouvelle diversité. Implicite dans cette approche intégrative, la nécessaire reconfiguration identitaire est refusée : on se référera pour cela à une mythique construction nationale fixée intemporellement, une francité gravée dans le marbre. Avec ses défis brutaux, le terrorisme islamiste est venu fissurer davantage encore le socle des anciennes certitudes, accentuant l’opposition entre les deux voies. Le débat sur « la question musulmane » a éclaté en débouchant sur des impasses opposées (ce fut peut-être là le principal succès des actions terroristes).
Si les conditions générales de l’accueil de l’islam et les conciliations touchant à la pratique religieuse de croyants en situation minoritaire sont bien documentées, [1]une moindre attention, en revanche, a été accordée aux ébranlements profonds, certains insidieux, que « la question musulmane » a provoqués dans l’ordre juridique et institutionnel du pays, sans parler de l’affolement du débat idéologique.

C’est précisément sur toutes ces fissures de « l’ordre » ancien qu’il est urgent de jeter un regard critique. L’éclairage se déplacera ainsi du fait musulman lui-même à ses implications problématiques pour la société dans son ensemble. La diversité des questions à traiter pourrait être approchée sous trois en-têtes : Sécurité, Idéologie, Etat.

Sécurité et libertés

Le précédent étatsunien aurait dû inciter à la vigilance : après le 11 septembre 2001, le volet sécuritaire de la réponse américaine au terrorisme a connu des dérives inquiétantes, avec un empilement de mesures attentatoires aux libertés individuelles et collectives comme aux droits humains les plus élémentaires. [2] En France, une lente dérive analogue est intervenue depuis les années 80 et les premiers attentats liés à la guerre civile en Algérie, cela jusqu’aux nouvelles mesures sécuritaires liées aux actes terroristes de Daech. La proclamation de l’état d’urgence, puis ses nombreuses reconductions, ont vu l’Etat (l’exécutif comme le législatif) n’être pas assez attentif à des dérapages collatéraux dangereux pour les libertés démocratiques. L’insertion maintenant envisagée de dispositions de cet état d’urgence dans le droit ordinaire peut faire craindre leur utilisation abusive face à des conflits sociaux classiques. Nombre de juristes se sont alarmés de tous ces risques, [3]et le Conseil constitutionnel a dû s’en mêler. [4] C’est d’autant plus inquiétant qu’un amalgame entre les sujets de l’immigration et de la sécurité a poussé à s’accommoder de pratiques douteuses (tels les contrôles au faciès). Il faut ici constater que si l’islamisme terroriste a pour l’instant heureusement échoué dans sa stratégie de base (susciter des affrontements de guerre civile directs entre musulmans et non-musulmans), il pourrait en revanche réussir dans ce travail de sape indirect de l’ordre républicain, avec un affaissement interne des valeurs et des libertés qui le fondent.

Ce volet du dossier est essentiel : la présence musulmane, et la manière dont elle est approchée, constitue en cette période la pierre de touche de la solidité des valeurs républicaines. Les justes préoccupations sécuritaires ne doivent pas conduire mécaniquement à une restriction d’ensemble du périmètre des libertés. Au delà des urgences politiques et de la pression des émotions, le sujet appelle une réflexion d’ordre philosophique, juridique et sociologique, et aussi des témoignage [5]

Dispersion idéologique

Sauf à quelques moments (début de la Troisième, Entre-deux-guerres), l’on n’a pas connu dans l’histoire moderne une période d’affrontements idéologiques aussi radicalisés qu’aujourd’hui. La « question musulmane » y occupe une place centrale. Si la question sociale se pose à nouveau avec une acuité croissante, c’est en effet sur cette question que les affrontements se polarisent surtout, dans une confusion alimentée par les discours sur l’immigration. Dans l’approche progressiste traditionnelle, les revendications égalitaires, qu’elles soient sociales ou qu’elles concernent l’intégration sociétale et civique des derniers venus, étaient vues conjointement comme des creusets, ces creusets permettant d’intégrer en les dépassant des origines et des croyances différentes. À cette approche, s’est progressivement substituée la confrontation de discours identitaires, durcis maintenant en incompatibilités radicales. On a vu croître la tentation de faire de la laïcité – dispositif institutionnel d’apaisement – un instrument de discipline sociale autoritaire, voire une doctrine d’Etat. La gauche n’a pas toujours su résister à cette dérive.
Dans ce contexte confus, l’éventail de la production idéologique se révèle très large. En prenant appui sur certains travaux à mi-chemin entre « essai » et « étude de terrain », [6] les tenants d’une incompatibilité radicale entre les valeurs de l’islam et celles de la société républicaine prônent des démarches allant de la domestication autoritaire à l’expulsion pure et simple des musulmans. Entre ces deux extrêmes, on trouve certes une gamme de positions intermédiaires, mais toutes sont bâties plus ou moins sur la crainte du « grand remplacement » (thèse de Renaud Camus), et défendent un « principe de protection : pas d’islam en France ni en Europe » (tel le journal en ligne « Riposte laïque »). Le FN et la frange ultra des « Républicains » puisent là pour leur argumentaire.
À l’autre extrémité de l’éventail politico-idéologique, chez « les Indigènes de la République » l’on decouvre le même pessimisme historique touchant à la possibilité d’une intégration active et apaisée. Les « Indigènes » affirment situer leur démarche décoloniale dans une perspective de libération sociale plus vaste, mais leur ciment idéologique à base identitaire consolide une étroite logique de groupe : les retrouvailles annoncées avec le mouvement progressiste d’ensemble risquent de se voir repoussées dangereusement dans le temps.
Dans l’abondante production idéologique concernant l’islam, on trouve enfin des propositions atypiques, des constructions individuelles originales qui, plus qu’elles n’ouvrent des pistes, illustrent à la perfection le désarroi ambiant. [7]

Dans ce second volet du dossier il conviendrait de décrire et analyser la dispersion des thèses appréhendant l’islam et les musulmans, ainsi que les logiques politiques qu’elles induisent. Le sujet conduisant au jugement de valeur, la position de principe devrait être : comme les autres religions, l’islam ne peut pas échapper à une critique totalement libre ; mais en revanche – si les valeurs républicaines ont un sens – cette critique ne doit pas être dévoyée en instrument de discrimination des musulmans.

État et Islam

En théorie, l’État n’est pas porteur d’une idéologie touchant aux religions : il est neutre et ne ferait que veiller à une bonne application du dispositif laïque, lequel se veut respectueux des croyances, organisations et pratiques particulières dès lors que l’ordre public est respecté. Cette neutralité et cette conciliation, atteintes non sans difficultés dans un dialogue-conflit avec la Synagogue et les Eglises, on les décrète aujourd’hui possibles, sinon déjà acquises avec les musulmans. Tel est le discours officiel, mais en fait il n’en est rien : l’Etat intervient de mille manières dans le champ musulman, et cela dans des proportions qu’il s’interdit avec les Eglises chrétiennes et le judaïsme. Cette intervention a pu se justifier pour corriger des injustices et des situations de fait discriminant les musulmans. Depuis Pierre Joxe en 1990, jusqu’à la création du CFCM sous Nicolas Sarkozy, différentes formes de « Conseils » ont ainsi aidé à résoudre des problèmes concrets touchant à la pratique religieuse : la levée d’empêchements abusifs à la construction de lieux de culte a en particulier été nécessaire. Mais, dans l’ambiguïté, puis en assumant un interventionnisme de plus en plus clair, l’État est allé au-delà. Ainsi, par exemple, suscitée par la question du « voile », on a vu une approche restrictive des libertés dans l’espace public se développer insidieusement. Ainsi, aussi, de la tentation gallicane d’intervenir dans le domaine de la croyance elle-même, avec l’objectif subliminal de faire émerger un islam de France « modéré »…
Plusieurs facteurs ont joué pour alimenter ce qui apparaît comme un glissement d’ensemble. En vrac : la continuité de pratiques coloniales, le poids social – et donc politique – de la mouvance musulmane, la dispersion des instances de légitimation dogmatique dans l’islam, l’absence d’organisation centralisée du culte, les liens plus ou moins opaques de « la Mosquée » avec des Etats étrangers, les problèmes de protection/prévention posés par le terrorisme islamique … Quels qu’en aient été les déterminants, on doit s’interroger sur la réalité de ce glissement, et ne pas éluder certaines questions sensibles. [8]

Le questionnement de « la politique musulmane de l’Etat devrait prioritairement porter sur les interventions directes ou indirectes de la puissance publique dans l’organisation interne de l’islam : sont-elles toujours compatibles avec le principe de neutralité et de distance à l’égard des croyances, principe qui est à la base de l’ordre laïque ? Plus généralement, et au-delà de l’islam, glisse-t-on vers un nouveau type de relation entre l’Etat et les cultes, avec des différentiations entre ces derniers, non seulement incompatibles avec ce principe de neutralité, mais aussi avec le principe d’égalité entre les religions ?

15.10.2017

[1C’est précisément sur toutes ces fissures de « l’ordre » ancien qu’il est urgent de jeter un regard critique. L’éclairage se déplacera ainsi du fait musulman lui-même à ses implications problématiques pour la société dans son ensemble. La diversité des questions à traiter pourrait être approchée sous trois en-têtes : Sécurité, Idéologie, Etat

[2Voir : Robert Bistolfi : Après le 11 septembre : bloquer l’engrenage, in « La Méditerranée à l’épreuve du 11 septembre », Confluences Méditerranée N°40, Hiver 2001-2002. Dix-sept ans après, à la pointe symbolique d’un édifice répressif inattentif au droit, Guantanamo n’est toujours pas fermé.

[3Cf. l’appel de 300 universitaires et chercheurs : Banalisation de l’état d’urgence : une menace pour l’Etat de droit (Le Monde du 19 juillet 2017). Cf. également, de l’avocat William Bourdon : Dérives de l’Etat d’urgence (Ed. Plon).

[4Le Conseil constitutionnel a limité la possibilité pour les services de surveiller l’entourage d’une personne représentant une menace terroriste (Le Monde du 5 août 2017).

[5Celui d’Abdelaziz Chaambi (ancien de la Marche pour l’égalité, en 1983, membre de la Commission « Islam et laïcité ») pourrait être sollicité : poursuivi pour ses engagements militants antiracistes, il a mécaniquement été fiché S !

[6Tel le fameux : « Les Territoires perdus de la République » (2002).

[7On peut citer Pierre Manant (cf. Situation de la France, Ed. Desclée de Brouwer, 2015) pour qui l’accueil des musulmans passe paradoxalement par une reconnaissance de la dimension chrétienne de la nation : à partir de là, il devrait être possible selon lui de négocier avec la mouvance musulmane une reconnaissance de ses particularités culturelles minoritaires contre un engagement formel de loyauté à l’égard de la nation.

[8On peut ici rappeler que sous le quinquennat Hollande il avait été envisagé de renforcer l’ancrage constitutionnel de la laïcité. Alors que la loi de 1905 est une loi d’équilibre et que le Conseil d’Etat veille à sa juste application, fallait-il ne voir dans ce projet (pour l’instant en sommeil) que la simple volonté de renforcer symboliquement un pilier essentiel de notre ordre public ? Ou encore, en plus problématique, un pas doctrinal qui verrait l’application de la laïcité plus aisément pliée aux exigences politiques immédiates de l’Etat ?

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