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Etienne Balibar et la refondation de l’Europe




mise en ligne: dimanche 7 janvier 2018


« Refonder radicalement l’Europe » : tel est le titre d’un article d’Etienne Balibar (dans Le Monde du 17 décembre) où le marxiste althussérien qu’il fut se révèle d’un idéalisme et d’un volontarisme en lévitation. Il ne présente aucune analyse politique et sociale des situations réelles au sein de l’UE, mais fait un constat : la structure de l’Union est quasi-fédérale et pratiquement irréversible, mais, en même temps, sans refondation l’on n’aura en perspective que la poursuite d’une lente décomposition et la montée de nationalismes orientés vers l’ennemi intérieur. Les illusions touchant à une situation prérévolutionnaire sont d’entrée de jeu dénoncées (fustigés, les vieux anars et les jeunes illuminés qui croient à un possible Grand Soir). Si le projet macronien est jugé le plus cohérent car reprenant l’idée d’une Europe à géométrie variable, il présente le défaut rédhibitoire de consacrer en fait la quasi-souveraineté des institutions financières.
Etienne Balibar développe alors, à la fois, des projets et des conditions pour une vraie relance européenne. Ils/elles sont au nombre de quatre : construction « altermondialisatrice », institutions innovantes, idéal démocratique fédéral, demande effective de refondation. Tous ces volets dessinent une vraie ambition, le dernier supposant « des mouvements collectifs impliquant des citoyens, avec leurs héritages hétérogènes, susceptibles de se rejoindre par delà les frontières : soit pour protester (par exemple contre l’injustice et l’évasion fiscale), soit pour engager des révolutions culturelles inéluctables (par exemple une transformation des modes de production et de consommation autodestructeurs ». Une cinquième condition, qui permettrait de tenir ensemble les quatre précédentes, devrait porter sur les champs prioritaires de l’action : les trois actions jugées urgentes et aptes à des mobilisations dans l’espace européen sont les inégalités galopantes, les identités malheureuses (avec la nouvelle question nationale), les populations délocalisées (avec le défi de l’hospitalité pour les populations déracinées). Pour finir, les mânes de Altiero Spinelli sont appelées à l’aide : un nouveau Manifesto di Ventotene est espéré, qui serait au cœur idéologique d’un projet fédérateur réellement alternatif.
Cet idéalisme est bien sûr positif, et s’agissant de l’Europe ainsi redessinée, qui à gauche pourrait n’en pas vouloir ? Mais cet idéalisme-là est sans assise, ne s’accompagne pas d’une analyse des rapports sociaux réels dans les divers pays, ne tient pas compte de la durée et des délais de mobilisation des forces politiques potentiellement porteuses d’un saut qualitatif aussi déterminant que celui qui s’imposerait. L’objection est écartée d’un court : nous n’avons pas de raison de décréter (son) impossibilité a priori.
Le problème central réside cependant dans la temporalité de deux mouvements antagoniques : d’un côté la restructuration accélérée des sociétés européennes par un économisme destructeur des valeurs et solidarités progressistes, de l’autre la mobilisation et de la coagulation des forces susceptibles de faire émerger du chaos un projet progressiste renouvelé. Le premier mouvement a toujours eu une longueur d’avance, et cette avance s’accélère. Dès lors ne faudrait-il pas explorer plus sérieusement que ne l’a fait Etienne Balibar les voies alternatives à une démarche qu’il croit possible mais n’est que très hypothétique ? Son projet est irréprochable, mais il est sans prise directe sur le réel. Peut-on être amicalement irrévérencieux ? On pense à Carelman et à son couteau sans lame auquel il manque le manche.
Sur le cadre national en tant que lieu de ruptures progressistes anticipatrices d’une généralisation des luttes en Europe, sur la violence inévitable dans les luttes d’émancipation sociale face aux violences structurelles du système établi, sur d’autres questions aussi centrales touchant à un changement qui ne serait pas que cosmétique… la messe est-elle dite ? Ces sujets sont en effet indissociables d’une réflexion sur l’Europe à venir, et ne devraient pas être balayées sans examen. Cela devrait conduire enfin à s’interroger sur le « populisme de gauche » que Chantal Mouffe continue a théoriser, qui inspire la France insoumise, et qui n’est pas exempt d’ambiguïtés. Un papier de Olivier Tonneau dans Médiapart (15 décembre 2017) s’attelle excellemment à cet examen critique, et sa lecture en contrepoint du texte européen de Balibar montre l’ampleur des questions théoriques – et donc pratiques – qui demeurent non résolues. Son titre : Populiste ou Jacobin ? Critique du populisme de gauche.
RB
19.12.2017

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