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Sur le populisme de gauche

Tribune libre



mise en ligne: samedi 13 octobre 2018


NOTE POLITIQUE

Sur le populisme de gauche

Plusieurs développements politiques innovent à gauche et montrent qu’en Europe l’on a de plus en plus largement pris conscience de l’épuisement de la social-démocratie et de sa double impuissance (elle est désarmée en pratique face à l’emprise totalitaire du capitalisme néo-libéral, et elle est tétanisée par la montée des populismes réactionnels d’extrême-droite). Face à ces données en forme d’impasse, une même volonté de redonner corps à une "Gauche de gauche" s’exprime à travers le Labour de Corbyn, la France insoumise de Jean-Luc Mélenchon, la mouvance de Podemos en Espagne, le Mouvement Aufstehen de Sahra Wagenknecht, issu de Die Linke en Allemagne… Ces acteurs d’un progressisme en voie de réarmement ont une même perception des urgences, mais la diversité des contextes nationaux impose cependant d’observer séparément les problématiques. En France, Jean-Luc Mélenchon et la France insoumise ont très largement puisé dans les analyses et préconisations de la philosophe Chantal Mouffe. En raison de ce rôle, le dernier livre de celle-ci – « Pour un populisme de gauche » - appelle un examen à la fois ouvert et critique.

La démarche
1. Le constat de départ de C.M. est que le développement du capitalisme mondialisé a abouti dans nos sociétés à une opposition irréconciliable entre, d’un côté une oligarchie concentrant pouvoirs et richesses, d’un autre côté un peuple qui, dans sa diversité, a potentiellement vocation à s’unir pour s’opposer à l’ordre post-démocratique qui prévaut désormais. La démocratie a régressé. Un compromis difficilement atteint maintenait en tension deux libéralismes, l’économique avec la centralité motrice du marché, et le politique avec ses protections et aspirations égalitaires : ce compromis a été plus que fragilisé. Du second, il ne reste que les élections et la promotion abstraite des droits de l’homme. Le premier axe de l’action doit donc être de restaurer le champ allant se rétrécissant du libéralisme politique, puis de radicaliser la démocratie pour en faire un outil des profondes transformations sociales et sociétales qui sont en attente dans un peuple encore épars.

2. Sous son fonctionnement dégradé, l’ordre démocratique demeure un signifiant hégémonique en ceci qu’il reste le cadre accepté des affrontements politiques et sociaux. [1] Le populisme de gauche n’entend pas le remettre en cause (par exemple en préparant une rupture de type révolutionnaire), mais au contraire en l’exploitant à fond pour donner de la substance à des principes de liberté et d’égalité qui ne sont aujourd’hui que formels. Les sociétés démocratiques ne sont pas pour autant des sociétés consensuelles, [2] elles sont structurées par des affrontements de tous ordres, mais ce qui leur est propre c’est leur caractère agonistique : l’adversaire n’est pas un ennemi que l’on veut détruire. Le rejet de l’approche amis/ennemis s’impose pour sauver les acquis du libéralisme politique, tel est le postulat de base. Devient alors essentielle la lutte pour instaurer une autre hégémonie culturelle, au sens gramscien du terme : atteinte, elle permettra aux populistes de gauche, une majorité électorale ayant ensuite été conquise, d’asseoir une politique de rupture, à la fois radicale et respectueuse de la pluralité de la société.

3. Le peuple, agent collectif appelé à détrôner l’oligarchie, est en effet composite, et il le demeurera lors de son rassemblement pour et dans l’action. Il ne peut être essentialisé et ne se définit que dans le mouvement même qui le constitue, avec les forces qu’il agrège, les valeurs qu’il intègre (d’entrée de jeu, ces valeurs seront essentielles pour distinguer et opposer frontalement les populismes de gauche et d’extrême-droite). La classe ouvrière qui était la force motrice centrale du progressisme socialiste n’en devient plus que l’un de ses constituants, important certes, du bloc hégémonique à assoir pour que le peuple advienne. La diversification des attentes matérielles sur le plan social, ainsi que les revendications des nouveaux mouvements sociétaux (antiracistes, écologistes, féministes…), fait de tous les acteurs qui les portent des alliés potentiels pour le changement. Ils se situent tous au même niveau de légitimité : un « principe d’équivalence » doit en effet prévaloir, accordant à tous ces acteurs une qualification de même niveau. La classe ouvrière n’est plus le moteur central des radicalisations, fonction que sa situation sociologique suffisait à lui assurer jusqu’ici. [3]

4. Le formation d’un peuple apte à imposer des choix radicalement nouveaux à l’oligarchie se joue à plusieurs niveaux. Fruit des luttes passée, l’ordre institutionnel libéral, est à préserver : le jeu démocratique doit certes être rénové mais, une fois réarmée, la volonté populaire pourra s’exprimer dans le cadre, maintenu, de la démocratie représentative (elle seule permet de préserver le caractère agonistique des affrontements). La forme « parti » n’est pas obsolète et peut être revitalisée (comme le montre le Labour de Corbyn). Les démarches démocratiques alternatives proposées par certains (Toni Negri par exemple) sont écartées.

5. La construction d’une contre-hégémonie populaire est prioritaire. Avec quel ciment associer attentes sociales et aspirations sociétales, avec d’un côté les perdants matériels du système (les perdants de "l’accumulation par dépossession"), et de l’autre tous les mouvements sociaux qui ont été évoqués et qui sont porteurs d’exigences progressistes ? Un projet populiste de gauche doit donc saisir en même temps les problèmes liés à l’exploitation, la domination, la discrimination, la menace écologique, etc. Pour qu’une telle saisie d’ensemble puisse s’organiser, un comportement de citoyenneté active est attendu de chacun : à partir des luttes particulières où il s’est engagé, il pourra accéder à une pleine conscience du changement global qui rendra possible une juste réponse à ses aspirations spécifiques. Il est nécessaire qu’un « principe articulateur » joue pour dépasser la dispersion de départ : en fonction des données nationales particulières (car c’est dans le cadre de la nation que les radicalisations démocratiques peuvent et doivent d’abord jouer), un leader – un Bernie Sanders, un Jeremy Corbyn, un Jean-Luc Mélenchon… – pourra jouer un rôle moteur dans l’élaboration du projet émancipateur. L’approfondissement des libertés et l’effectivité de la réduction des inégalités doivent demeurer les pierres de touche de ce projet. Si le leader – qui doit demeurer un primus inter pares – est important, c’est parce qu’il fait appel à des affects, mais ceux-ci ne doivent pas donner dans l’émotionnel et rester contrôlés par la raison. [4] Autrement dit, l’on adhère à une démarche lorsque, au-delà de la seule théorie, une relation de confiance et d’espoir s’articule avec celui et ceux qui portent une vision de l’émancipation. Avec leur ouverture naturelle sur d’autres possibles, la culture et les arts sont appelés ici à jouer un rôle libératoire essentiel face aux limites mutilantes de « l’individualisme possessif » qui prévaut.

Les interrogations
Deux d’entre elles me semblent centrales :

1. Un peuple ne se définit pas sociologiquement, affirme C.M. Ni masse fusionnelle, ni conglomérat hétéroclite, il ne faut pas l’essentialiser car il n’accède à l’existence qu’en s’opposant à l’oligarchie dominante et en élaborant une contre-hégémonie. Philosophe politique, Chantal Mouffe ne veut pas entrer (du moins dans l’essai en examen) dans les défis multiples – sociologiques, sociétaux, idéologiques… – que devra relever cette construction. Mais les faits sont têtus : les classes existent, la classe ouvrière atomisée et anomique est là, dans de larges pans de la petite bourgeoisie on est hanté par le déclassement… L’intersectionnalité des luttes sociétales garantit-elle leur compatibilité finale, et aussi une articulation porteuse d’avenir avec les luttes égalitaires proprement sociales ? La question mérite d’autant plus d’être posée que nombre de mouvements sociaux sont repliés exagérément sur leur problématique propre, souvent exclusive, et peuvent de ce fait être assez aisément isolés et « achetés » par le système. Avec son opposition centrale entre un sommet en tête d’épingle et une société immense aux perspectives supposées toujours conciliables, le schéma populiste de gauche simplifie peut-être dangereusement le processus de renforcement d’une volonté populaire progressiste. D’où peut-être, aussi, un accent exagéré et hasardeux mis sur le rôle des affects et de l’adhésion personnalisée à la figure du « leader »…

2. Dans le prolongement du point précédent : la transparence de l’organisation interne de la mouvance populiste de gauche (mouvement, parti…), comme celle des procédures d’élaboration de son programme apparaît essentielle. L’approfondissement de la démocratie qui est au cœur du projet devrait prendre là valeur d’exemple. Quand un ancien parti social-démocrate veut se rénover, les procédures anciennement établies assurent une transparence minimale à la démarche. Dans le cas d’une nouvelle mouvance, le flou est plus grand, et l’horizontalité affichée des débats ne garantit pas, au sommet, des prises de décision opérationnelles aussi transparentes qu’il le faudrait. Qui, par exemple, en dehors de militants très impliqués et proches de l’équipe dirigeante, pourrait décrire avec précision la confection du programme de la France insoumise ?

3. Au cœur de la démarche populiste de gauche il y a le postulat qu’une « radicalisation de la démocratie » se situera toujours dans le cadre agonistique du libéralisme politique et du règne du droit. La question de la violence s’en trouve éludée. Mais un postulat ne constitue pas une démonstration : qu’en sera-t-il lorsqu’on s’attaquera par exemple au droit de propriété, question qui est la vraie pierre de touche d’une politique progressiste ? Jean-Luc Mélenchon et la France insoumise se fixent comme objectif de ramener de 1 à 20 l’écart maximum entre revenus et patrimoines. C.M. évoque aussi l’appropriation sociale des moyens de production comme inscrite dans la perspective populiste. Imagine-t-on que, même si elle doit être progressive, la mise en œuvre effective d’une politique ayant ces finalités pourrait s’effectuer dans le cadre feutré des assemblées parlementaires ? Violence et contre-violence ne sont-elles pas inscrites dans le droit fil d’une vraie radicalisation ? Sauf à reculer dans la mise en œuvre de la radicalité pour « sauver » le jeu agonistique, ce « réformisme révolutionnaire » suppose que la contre-hégémonie construite par le mouvement populiste sera suffisamment forte et cohérente dans la durée pour neutraliser toute la violence « défensive » que le système existant ne manquera pas de développer. Le pari n’est-il pas audacieux, trop optimiste et naïf ? À moins qu’il y ait ambiguïté et/ou incapacité à traiter dans toutes ses dimensions la question de la violence révolutionnaire.
R .Bistolfi
8.10.18

[1« Une formation hégémonique est une configuration de pratiques sociales de différente nature – économique, culturelle, politique et juridique – dont l’articulation est fixée autour de certains signifiants symboliques clés qui façonnent le « sens commun » et confèrent à une société donnée son cadre normatif. » p.69

[2Cf. Chantal Mouffe, L’illusions du consensus, Ed. Albin Michel, 2016.

[3« Le « peuple » n’existe pas avant l’acte performatif qui lui donne naissance, et il ne peut pas être saisi au moyen de catégories sociologiques. » p.91

[4« C’est quand s’opère une jonction entre les idées et les affects que les idées acquièrent du pouvoir. » P.108

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