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sommaire de la Lettre N°41, janvier-mars 2017


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Le Front national, un parti en embuscade ?



Plénière du 13 septembre 2016
Synthèse de l’exposé de Nonna Mayer [1], réalisé par Bernard Wolfer et Nonna Mayer

La question du Front National est une préoccupations majeure aujourd’hui : il attire en nombre des électeurs et, de plus en plus, des électrices, déçus aussi bien par les partis de droite que par les partis de gauche. Le FN semble apporter une voie et une voix à celles et ceux qui se sentent exclus, mal représentés, en recherche d’autorité, de sécurité et de solutions à leur portée. A la fois anti-européen, anti immigré, anti partis, le FN flirte souvent avec le racisme, et aujourd’hui avec un « anti islamisme » de combat dans lequel il cherche à entraîner la droite traditionnelle non sans quelques succès… Les formes de précarité économiques, sociales, mais encore les peurs que provoquent les attentats aujourd’hui constituent « ses » preuves de l’impuissance politique actuelle.

Ses dirigeants veulent disqualifier les autres partis politiques et se présenter comme les seuls vrais représentants du peuple, les seuls à même de régler les problèmes économiques, sociaux, sécuritaires et enfin identitaires des français. Paradoxalement, ils s’affirment par la démocratie tout en excluant les autres courants et partis politiques. Leurs discours et pratiques, clairement hégémoniques et totalitaires, ne peuvent qu’inquiéter. Peuvent- ils faire illusion ? Leurs succès électoraux récents le laissent penser.

mise en ligne: mardi 3 janvier 2017


Comment le FN est-il parvenu à multiplier ses scores électoraux par trois depuis 1984 ? Certains pensent qu’il a vraiment changé, qu’il n’est plus le FN d’origine. D’autres pensent qu’il profite de l’usure des partis au pouvoir, de leur impuissance à promettre un monde meilleur. En fait c’est la rhétorique politique du FN qui a changé. Il se présente comme le meilleur rempart de la démocratie et de la république. Il dit, face à un Islam intolérant, défendre les droits des femmes, des gays, des juifs même. A cet égard Marine Le Pen se démarque clairement de l’antisémitisme de son père, condamnant ses dérapages à répétition, qualifiant la Shoah de « summum de la barbarie ». Et la dernière brouille avec son père, qui a fini par son exclusion du parti, est venue précisément de son entretien à Rivarol où il revenait sur le « point de détail » et affichait sa sympathie pour Pétain. Sinon l’idéologie frontiste n’a guère changé : le programme de la fille ressemble beaucoup à celui de son père, il reste structuré par la « préférence nationale », rebaptisée « priorité nationale ». Mais si l’électorat du FN s’élargit, ses caractéristiques de base ont peu varié.

Depuis que Marine Le Pen a pris la tête du parti, en 2011, sa dynamique électorale est effectivement spectaculaire. En 2007, Jean-Marie Le Pen fait 10% au scrutin présidentiel et les candidats frontistes 4% aux législatives qui suivent. Mais les scores du FN remontent à 15% aux cantonales de 2011, 18% à la présidentielle de 2012, près de 25% aux Européennes de 2014, près de 28% au 1er tour des régionales, et ses listes recueillent au second un record de 6,8 millions de voix, soit plus de 15% des inscrits, une première. Faut-il y voir un effet de la stratégie mariniste de « dédiabolisation ? ». Elle a incontestablement adouci l’image du parti frontiste, et permis d’attirer des catégories de l’électorat peu susceptibles jusque là d’être séduites par son discours. Selon un cumul d’enquêtes de l’IFOP, 13% des électeurs de confession juive auraient voté pour Marine Le Pen en 2012 (contre 4% pour son père en 2002). Les travaux de Sylvain Brouard montrent une percée du FN chez les gays. Il en va de même dans le secteur public, pourtant bastion traditionnel de la gauche. Les travaux de Luc Rouban montrent que chez les fonctionnaires, en particulier dans les postes d’exécution (catégorie C) les intentions de vote pour la candidate du FN en 2017 progressent : 25,6% dans la fonction publique hospitalière, plus de 29% dans les entreprises publiques. Il en va de même chez les salariés syndiqués, jusqu’ici réticent. Selon l’IFOP, au 1er tour des régionales de 2015 les listes FN ont recueilli 33% des suffrages chez les sympathisants de FO, 27% à la CGT, 26% à la CFDT. Certes le FN continue à prendre l’essentiel de ses voix à droite. Ainsi aux régionales 63% de ses électeurs du premier tour se situaient à droite sur l’échelle gauche droite, 5% seulement à gauche. Le « gaucho lepénisme » reste minoritaire. Marine Le Pen progresse plutôt dans le tiers restant, chez les « ni gauche ni droite », qui se classent au centre de l’échelle ou refusent de répondre.

Ce tropisme de droite n’est pas arbitraire, il correspond à une vision du monde exclusionniste et autoritaire. La motivation première et constante de cet électorat est un rejet radical de l’autre, des immigrés, des étrangers. Ainsi en 2015, au 1er tour des régionales 90% des électeurs du FN s’accordent pour dire « qu’il y a trop d’immigrés en France » (dont 70% « tout à fait d’accord »), contre 60% des électeurs de droite et du centre et seulement 22% des électeurs de gauche ou écolos. Ils se distinguent aussi par un rejet de l’Europe plus prononcé que dans tous les autres électorats même à l’extrême gauche. Une Europe perçue par 94% des électeurs frontistes comme une porte ouverte à l’immigration, alors que pour les électeurs de la gauche non socialiste c’est plutôt l’Europe du grand capital et des multinationales, le risque d’un recul de la protection sociale. Enfin les électeurs frontistes se distinguent par une demande forte d’autorité et d’ordre. En 2015, 60% d’entre eux sont favorables au rétablissement de la peine de mort, contre 28% des électeurs de droite et 11% des électeurs de gauche.

Ces attitudes elles-mêmes sont étroitement liées au niveau de diplôme et partant au milieu social. L’école, parce qu’elle apprend à réfléchir par soi même, ouvre sur le monde et les autres cultures, rend moins réceptif au discours autoritaire et ethnocentriste du FN. Depuis ses premiers succès en 1983-1984 on note constamment une relation inverse entre niveau d’instruction et vote pour ce parti, et c’est chez les jeunes qui se sont arrêtés avant le bac, au niveau du CAP ou d’un brevet professionnel, condamnant à des petits boulots ou au chômage, qu’il fait ses meilleurs scores (45% aux dernières régionales). Plus largement le FN réussit mieux dans les milieux socialement et culturellement défavorisés, en particulier chez les ouvriers. Dès 1995 Le Pen arrivait chez eux en tête des candidats au 1er tour présidentiel. Et aux dernières régionales un peu plus de la moitié des ouvriers ont voté pour les listes FN (52%). Il faut toutefois nuancer ce chiffre. L’électorat ouvrier s’inscrit moins et s’abstient plus que la moyenne, donc recalculant par rapport aux inscrits, c’est moins d’un quart qui a voté FN. Et le profil de ces ouvriers frontistes demande à être précisé. Ce sont les nouvelles générations, arrivées à l’âge de voter après l’arrivée de la gauche au pouvoir en 1981 qui votent FN, les ouvriers plus âgés lui sont restés fidèles ou ont cessé de voter. Ce sont des ouvriers de droite, ou « ninistes », ne croyant plus ni à la gauche ni à la droite. Et en 2012 du moins ce ne sont pas les plus défavorisés qui ont voté pour Marine Le Pen, mais plutôt ceux à la limite de la précarité, avec un petit diplôme, un petit patrimoine, qui ont peur du déclassement. Mais en 2015, après cinq ans de gouvernement socialiste, ce sont les plus précaires qui se sont tournés vers le FN, se sentant abandonnés par la gauche. Certes la population socialement précaire cumule les obstacles à la participation électorale, elle pèse peu. Mais son retournement est un indice. La gauche n’est plus à ses yeux « le parti du cœur », de « la justice sociale » (voir Céline Braconnier, Nonna Mayer, Les inaudibles, Presses de Sciences Po, 2015).
Du temps du père, une autre constante du vote FN était une réticence plus marquée des femmes. On notait un différentiel de 3 à 7 points entre le niveau de soutien des électeurs et des électrices. Un différentiel qu’on retrouve d’ailleurs pour les autres droites radicales en Europe, qualifié de radical right gender gap, s’expliquant par la religiosité plus forte des femmes âgées, l’impact du féminisme chez les plus jeunes, le type de profession exercé. Avec l’arrivée de Marine Le Pen cela a changé. A l’élection présidentielle de 2012, pour la première fois, à âge, diplôme, pratique religieuse, profession égale, il n’y avait aucune différence entre le vote des hommes et des femmes pour la candidate du FN. La religion est moins un rempart dans un contexte de crispation identitaire face à l’islam. Pour les jeunes Marine Le Pen apparaît plus « moderne » que son père, divorcée, non mariée avec son compagnon, se disant « quasi féministe ». Et s’il y a peu de femmes ouvrières, la condition des employées et notamment des employées de commerce, est tout aussi difficile que celle des ouvriers. C’est chez ces dernières que Marine Le Pen a fait ses meilleurs scores. Aux élections qui ont suivi – départementales, européennes, régionales », le gender gap s’est réinstallé, les femmes s’étant nettement plus abstenues que les hommes. Que feront-elles à la prochaine présidentielle ? Leur vote sera décisif, elles représentent 53% du corps électoral.

Que peut-il se passer en 2017 ? Les sondages d’aujourd’hui ne permettent pas de le prévoir, on ne connait pas encore les candidats, ni ce qui se passera d’ici là. Ils sont au mieux un test de popularité, un indice du rapport de forces politiques. Tous les sondages qualifient Marine le Pen pour le second tour avec un score de 1er tour variant entre 24 et 29%. Elle est systématiquement battue au second quelle que soit la configuration de candidature. La conjoncture économique et politique est porteuse pour elle : persistance du chômage à un niveau élevé, une série d’attentats terroristes meurtriers, l’afflux des réfugiés et des migrants. On observe une désaffection sans précédent à l’égard de la classe politique, avec 4% des Français déclarant que les partis politiques leur inspirent de la confiance (sondage Elabe/Atlantico, févier 2016) et 88% de la population estimant que « les responsables politiques ne se préoccupent pas de ce que pensent les gens comme nous » (Baromètre de la confiance politique du Cevipof). Et la fragmentation de la gauche et dans une moindre mesure de la droite l’avantage.

Mais le FN des faiblesses, il y a des obstacles sur sa route. Marine Le Pen a réussi à lisser l’image du parti, mais il reste perçu comme « un danger pour la démocratie » pour 56% de la population, et 22% seulement estiment qu’elle ferait « une bonne présidente de la république » (Baromètre d’image du FN, Le Monde/TNS Sofres, janvier 2016). Plus des deux tiers de l’électorat voient le FN comme un parti d’opposition, non de gouvernement. Au sein même du parti de nombreux cadres pensent aussi ne pas être prêts à gouverner. Sans compter les affaires financières qui menacent le FN et sa présidente (financement illégal de campagnes, sous déclaration de patrimoine personnel, salaires fictifs au parlement européen etc) et les divisions internes au mouvement. Sur la morale et la religion, sur la sortie de l’Union européenne, sur le degré d’intervention économique de l’Etat, sur les alliances, la ligne de Marion Maréchal Le Pen et de sa tante divergent nettement.

Malgré sa mue, surtout, le FN reste perçu comme un parti antisystème, qui polarise le débat et délégitimise les partis en place. Du coup il fait l’unité contre lui aux seconds tours comme on l’a vu aux départementales puis aux régionales. Et le FN est face à un dilemme. S’il ne modère pas son programme, pas d’alliance possible avec les partis de gouvernement. S’il devient un parti « gentil, » comme ironise Jean-Marie Le Pen, il risque de perdre une partie de son électorat. Mais le plus dangereux peut-être est, au-delà du FN, la contagion de ses idées dans les autres partis. Les enquêtes comparatives sur les droites radicales en Europe montrent que tous les partis de gouvernement qui se placent sur le terrain de ces droites, qui mettent l’immigration et l’identité au cœur de leur programme, favorisent à terme leur essor électoral en légitimant leurs idées. Une étude récente menée en Suède au niveau des élections municipales montre que l’effet est encore plus bénéfique quand ce sont des partis de gauche qui renchérissent sur ces enjeux, en l’occurrence l’attitude à l’égard des réfugiés. Là cette stratégie a profité à l’extrême droite, les Démocrates suédois.

Les médias ? Ils n’ont pas créé le FN mais ils sont fascinés, ils savent que Marine le Pen fait de l’audience. Et comme le montre Alexandre Dézé dans Les faux semblants du front national, ils ont largement contribue à construire l’ image de la radicale nouveauté du parti lepéniste, à annoncer la réussite de la dédiabolisation avant même qu’elle ait commencé, à sur-interpréter les sondages en sa faveur. Oubliant au passage que la dédiabolisation n’est qu’une partie de la stratégie de Marine le Pen, elle sait jouer aussi sur la diabolisation à l’occasion, par exemple quand en 2010 elle comparait les prières de rue des musulmans à l’Occupation nazie. Elle suit en cela Bruno Mégret qui en avait fait un principe d’action : « Nous progressons par tollés successifs ».

Le débat a conduit à préciser certains points. L’héritage maurassien du FN ? Il se manifeste dans son nationalisme exacerbé, sa vision inégalitaire de la société, son principe de préférence nationale. La mondialisation ? C’est un facteur clé de la dynamique électorale du FN et des droites radicales en Europe. Elles jouent sur les peurs, présentant la mondialisation comme un triple menace, économique (immigration), identitaire (islam) et politique (perte de souveraineté mort). Elles s’adressent à ceux qui se voient comme des « perdants de la mondialisation », qu’elles proposent de protéger en fermant les frontières, en revenant à un âge d’or. Hier, l’ennemi pour ces droites était le communisme, aujourd’hui c’est « l’Islam ». Retour aux années trente ? L’histoire ne se répète pas, la démocratie est plus enracinée, l’Etat providence malgré tout protège encore des crises ? C’est un autre moment historique. Le principal danger ? La contagion des idées de ces droites extrêmes, qui durcissent le débat sur l’immigration même quand elles ne sont pas au pouvoir (voir l’exemple du Danemark où le Parti du progrès a fait voter la législation la plus restrictive d’Europe pour les immigrés) ; la dérive sécuritaire (l’Etat d’urgence, déchéance de nationalité).

La meilleure parade, à gauche ? Une réponse politique, pas morale. Des propositions positives, des réformes qui ouvrent les horizons au lieu de les fermer, qui redonnent un sens concret à la solidarité. Réinventer l’Europe. Mais est-ce encore possible ?

[11. Nonna Mayer est directrice de Recherches émérite au CNRS, rattachée au Centre d’Etudes Européennes de Sciences-Po.

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