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Nation et Histoire : un récit et des romans…



Face aux doutes collectifs sur ce qui "fait France", et encore plus sur ce qui "fera France", certains voudraient réanimer un roman national exsangue et l’insérer dans des programmes d’histoire orientés. Les historiens de profession protestent à juste titre et consentent tout au plus à dessiner un récit national à partir de nouveaux matériaux et d’une réinterprétation plus fine de la masse des connaissances disponibles. Ce récit consistera en une mise en perspective ordonnée et pondérée de tous les grands éléments structurants du passé qui ont produit la collectivité nationale telle qu’elle apparaît et se perçoit diversement aujourd’hui. Dans un exercice tout d’équilibre on se gardera des illusions essentialistes, de la conviction qu’une finalité à été assignée de tout temps au devenir de la nation. Si elle est nécessaire, si elle peut être affinée grâce à des approches critiques toujours plus attentives des sources et des interprétations, l’élaboration d’un tel récit – avec en vue un texte historique « objectif » – apparaît cependant vouée par nature au flou et à l’inachèvement. C’est sur ce socle incertain que des tris vont ensuite être faits pour alimenter des romans nationaux concurrents. Alors que la forme « nation » est en crise, l’histoire offre des points d’appui irremplaçables aux acteurs sociaux engagés dans des luttes de plus en plus âpres pour l’hégémonie culturelle.

mise en ligne: samedi 2 février 2019

Un laborieux récit national

L’établissement d’un récit factuel – une « histoire de la France » – va paradoxalement être compliqué par la revivification de la "science historique" que l’on doit entre autre à l’École des Annales. Dans ce cadre, a été mise en évidence la fragilité de balises chronologiques trop facilement admises et consolidées par des générations d’écrivains d’histoire(s). L’historien comme le non-historien (individu ou collectif engagé dans les affaires de la Cité) dispose désormais d’une masse très riche de données (politiques, démographiques, économiques, techniques, linguistiques…) toujours plus finement appréhendées et complétées. L’accumulation d’une masse de faits ne fait pas en soi un savoir : il y faut une intervention organisatrice, une interprétation, et c’est là que la subjectivité se glisse inévitablement. Les différentes strates de la réalité connaissent des temporalités différentes, avec toutes sortes d’interactions. Tout cela identifié et creusé, l’établissement d’un récit global n’échappera pas à la nécessité – et aussi à la difficulté – d’établir une nouvelle chronologie se voulant moins arbitraire que celle qui est depuis longtemps transmise. L’enjeu est de taille, car toute chronologie, fut-elle la moins arbitraire et la moins manipulatrice possible, rétroagit sur les perceptions du passé qu’elle veut décrire. C’est dire aussi que toute chronologie synthétique est vouée à l’approximation et l’incertitude. Plus généralement, quelle que soit la rigueur scientifique des historiens, la mise en ordre d’un passé dont on voudrait accroître la lisibilité va se heurter à la diversité des approches : en témoigne la virulence du débat qui, récemment, a accompagné la publication de l’Histoire mondiale de la France, ouvrage collectif dirigé par Patrick Boucheron.

Le défi des manuels scolaires

Sur un socle aussi instable, avec des données du passé en constante réévaluation, comment nourrir les manuels scolaires ? Quoi enseigner ? Sauf à laisser à des majorités politiques changeantes la dangereuse liberté de modeler le récit national en fonction de choix idéologiques partisans, on a perçu la nécessité de confier à une instance la plus impartiale possible le soin de proposer le contenu de « l’histoire » à transmettre aux écoliers et aux lycéens. Bien sûr, cette instance devra être composée principalement d’historiens reconnus et de représentants des autres sciences humaines, mais cette exigence de base n’implique pas pour autant un total abandon du dossier aux seuls « sachants » : si l’approche des faits historiques requiert de la rigueur scientifique, l’histoire n’est pas pour autant une science. Par ailleurs, c’est avec un aval politique pluraliste (où les différentes sensibilités devraient être équitablement représentées), que le contenu de la transmission historique de base devrait être arrêté in fine. Avant d’aboutir à ce résultat, un difficile chemin est à parcourir que les aventures du « Conseil supérieur des programmes » créé par une loi de 2013 portée par Vincent Peillon, ont illustré. Plusieurs points ont ici fait ou font problème : le mode de désignation des membres de ce Conseil, l’équité de la représentation politique, le poids du ministre de l’Education nationale, le mode de fonctionnement du Conseil, le rythme [1] La côte sera toujours mal taillée, mais les défauts du système actuel montrent combien la tentation de l’exécutif du moment sera toujours grande de peser tendancieusement sur le contenu de l’histoire à transmettre à nos chères têtes blondes.

Du récit à une pluralité de romans

Tel qu’évoqué, le récit national protège cependant contre les plus grossières instrumentalisations de l’histoire, mais il apparaît aussi silencieux ou raboté sur les points les plus litigieux. La synthèse qu’il offre, circonstanciée, austère, va aussi déboucher sur d’autres questions. En particulier, elle apparaîtra dépourvue d’âme pour qui veut prendre appui sur le passé pour proposer de nouveaux objectifs à l’action collective. D’autant plus que le travail d’élaboration historique a pris fin, par nature, au moment même où le décryptage est venu buter sur l’actualité vivante. Il appartiendra donc aux affrontements politiques, aux controverses intellectuelles, aux pratiques sociétales… de puiser dans le récit établi de quoi le prolonger en un projet conforme à tel ou tel idéal particulier. Mais, ce faisant, on réintroduira du jeu, une perspective proprement imaginée dans une construction affadie en raison même de l’aride travail d’objectivation réalisé sur ce qui fut. Tout « groupe » – politique, social, culturel… – va ainsi prolonger sa perception du passé par une vision de l’avenir, et le tout sera nécessairement « romancé ». Il n’y a pas là fantaisie arbitraire mais choix de faits et de figures de l’histoire qui font sens, dessinant une trajectoire dont on voudrait qu’elle aboutît à orienter dans un sens déterminé l’avenir d’une communauté particulière comme celui du devenir collectif le plus large (ici, la nation).

Des romans en concurrence

Les histoires entrant en concurrence sont souvent établies sur le mode du regret d’une aventure ayant vu avorter des avenirs autres que celui qui est advenu : une France girondine qui n’aurait pas écrasé ses « nations primaires » ; une France qui n’aurait pas dévoyé ses prétentions universalistes dans l’abomination coloniale ; etc. Reconnaître ces concurrences, c’est admettre que plusieurs romans vont s’opposer, c’est se résigner à ce qu’il ne puisse y avoir « un » roman national, sauf à réaliser une unification idéologique au forceps (par exemple en enjoignant le néo-Français d’origine kabyle et musulman de renier la diversité de ses origines pour se reconnaître uniquement Gaulois). La crainte que le foisonnement des visions et des aspirations opposées ne dégénère jusqu’à compromettre la paix civile va inciter à des accommodements plus ou moins négociés. Tout d’abord, précédemment évoquée, la question des manuels scolaires s’inscrira dans cette préoccupation-là. D’autres situations pourront inciter au compromis entre visions historiques divergentes. C’est ainsi que, dans les discours de la vie politique courante, un roman national « de fait » s’impose qui rogne les aspérités. Mais il est encore des situations exceptionnelles où la dispersion des visions historiques pourrait compromettre la survie même de la collectivité nationale. En une sorte de conciliation bancale faisant coexister des visions du passé et de l’avenir divergentes, un roman unitaire pourra, à ce moment très particulier, aider à rassembler les volontés résistantes. Quand des crises dramatiques surviennent, comme une menace extérieure imminente, une guerre… des figures épurées – de Vercingétorix aux héros de la France libre, en passant par les soldats de l’An II – vont être sollicitées et associées dans une même fresque légendaire et mobilisatrice.

Démythifier tout roman essentialisant la Nation

Les histoires se référant à une essence intemporelle et unitaire de la nation ne peuvent se révéler vraiment efficaces qu’aux rares moments – on vient de les évoquer – où s’impose le rassemblement de toutes les énergies face à un danger vital. À ces moments-là, d’ailleurs, la magie n’opère pas toujours : en 1871 comme en 1940, les possédants ont été nombreux à préférer un occupant étranger, garant de l’ordre établi, au peuple qui aurait pu prolonger une défense victorieuse du sol par de dangereuses exigences égalitaires de fond. Il faut ici revenir à des données que le discours sur la nation comme bien commun voudrait masquer, à savoir que l’inégalité est plus que jamais structurante des relations en son sein, et qu’une intense violence contenue pourrait à tout moment déboucher sur la guerre civile. La concurrence de tous contre tous est de surcroît exacerbée par la globalisation, celle-ci ordonnant partout la répartition des richesses et des savoirs, pervertissant les relations interculturelles en mettant en frottement – cela sans la médiation du temps – des aspirations identitaires divergentes… La société – la partie progressiste naguère mobilisée par un discours révolutionnaire ou réformiste réellement conséquent – est aujourd’hui atomisée, anomique, sceptique sur sa capacité à peser sur l’avenir. Sur ce champ de ruines, tout projet politique d’émancipation réelle – le beau mot de « communisme » ayant été souillé, on parlera aujourd’hui de révolution citoyenne égalitaire – exigera en premier lieu de contester le discours dominant sur le passé, sur une histoire réalisée qui n’aurait pu être que ce qu’elle a été, sur un cours appelé à ne pas dévier…

Romans nationaux et lutte pour l’hégémonie

Le terrain des idées est plus que jamais prioritaire dans les combats pour l’émancipation à venir. Les enjeux en sont clairs : depuis longtemps, Gramsci a démontré que la conquête d’une hégémonie culturelle était essentielle pour asseoir la domination, – ou à l’inverse pour la contester victorieusement. Les héritiers de l’ordre établi ont extirpé des couches dominées jusqu’à la pensée qu’un autre monde était possible. Rendre espoir et dignité à ces dernières suppose de mettre à nu le liant douteux des valeurs d’un républicanisme abstrait qui masque la conflictualité centrale minant la société. La déconstruction du roman national établi va relever du décapage. Pour aboutir, cette démarche de vérité devra aussi, et paradoxalement, prendre appui sur des éléments sélectionnés du passé dans une construction contre-hégémonique. Tout nouveau « commun » ne pouvant se passer d’un ciment identitaire, l’histoire va offrir un vivier de références mobilisatrices essentielles. Aseptisée et trompeuse dans le discours officiel sur « la » nation, cette dimension identitaire pourra en revanche être pleinement assumée dans la reconstruction d’un progressisme égalitaire. L’histoire sera alors sollicitée pour bâtir – entre récit et « roman » – une sorte de parcours balisé faisant sens, dont on voudrait qu’il réarme ce camp-là. Comme autant de jalons, pourront être privilégiés et réunis en une « geste » : des actes fondateurs, [2] des figures inspiratrices, [3] des moments symboliques, [4] des héros, [5] des succès progressistes [6]
Les zones d’ombre d’un parcours qui fut violent ne devront certes pas être gommées, mais c’est le mouvement libérateur d’ensemble qu’il s’agira d’illustrer, de réarmer, de prolonger. La tâche apparaît urgente au moment où le conservatisme le plus agressif depuis près de trois-quarts de siècle avait failli accéder au pouvoir avec François Fillon : ce dernier promettait l’imposition dans les écoles d’un roman historique univoque (un vrai roman ici !) orienté autoritairement et plié à des choix idéologiques réactionnaires. [7]
Ce faisant, il n’aurait fait que prolonger la reconnaissance, par une loi contestée de 2005, des bienfaits de la colonisation. Avec Emmanuel Macron, chantre de l’individuel contre le collectif, porteur du mirage d’une insertion heureuse dans la globalisation néo-libérale, c’est un avenir autre mais tout aussi délétère pour la collectivité nationale – en tant qu’entité inscrite dans la durée – qui nous est promis. Comme aboutissement de l’histoire, et même en ayant renoncé à toutes les illusions téléologiques, on pourrait espérer une perspective plus exaltante. C’est dire que, plus que jamais, la lutte pour l’hégémonie culturelle doit aussi se déployer sur le terrain de l’histoire, avec deux romans nationaux concurrents et donnant sur des avenirs collectifs radicalement différents.

R.Bistolfi
30.01.2019

[1Sur tous ces points, voir :
Le Conseil supérieur des programmes : rôle, missions et composition (http://www.education.gouv.fr/cid75495/le-conseil-superieur-des-programmes.html).
Mattea Battaglia : Le rôle et la composition du Conseil supérieur des programmes en question (Le Monde, 2 février 2018).
Violaine Morin : La fabrique des programmes scolaires sous tension (Le Monde, 15 octobre 2018).
Vincent Capdepuy : Programmes d’histoire : « Quelle misère intellectuelle ! » (Le Monde, 25 octobre 2018).

[2Constitution de 1793, proclamation de la Commune de Paris…

[3Robespierre, Gracchus Babeuf, Victor Schœlcher, Louise Michel, Jean Jaurès…

[4Fête de la Fédération, Trois Glorieuses…

[5Ceux de la Résistance, Militants des combats anti-impérialistes…

[6Lois laïques, Conquêtes du Front populaire...

[7Cf. Discours de Sablé-sur-Sarthe (AFP, 28 août 2016)



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