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Le Président
et ses intellectuels



mise en ligne: jeudi 21 mars 2019

Beaucoup n’avaient pas voulu être dupes, se doutant que l’encouragement à débattre tiendrait de l’habileté politique : à défaut d’entendre les demandes des Gilets jaunes, le pouvoir voulait noyer sa surdité dans un foisonnement de prises de parole.

Pourtant, tout débat étant un pari positif sur l’intelligence collective, nombreux ont été ceux qui n’avaient pas condamné a priori l’exercice : ne pourrait-on pas déborder un cadre de débat trop contraint pour déboucher sur des questionnements fondamentaux ?

Las, il est vite apparu que le système était cadenassé. Les performances marathoniennes du président de la République ont pu impressionner ici et là, mais l’on n’a pas été assez attentif au fait qu’il n’a en rien infléchi sa ligne sur des points significatifs. Le côté « Cahier de doléances », avec son fumet d’Ancien Régime, a symboliquement renforcé la dimension jupitérienne de la démarche.

Beaucoup de parlotes sur le changement, donc, mais – faisons-en le pari – au bout du compte le bon vieil ordre social inégalitaire sortira intact, voire renforcé, de toute cette effervescence bavarde.

Dans « Le Guépard  », Tomasi di Lampedusa avait prêté à l’un des principaux personnages cet aveu : Il faut que tout change pour que rien ne change…  [1]

Le mot, connu, s’applique à la perfection ici. Et puisqu’on est dans les références littéraires, je ne résisterai pas à la tentation d’une seconde citation. Elle est suscitée par ce qui s’est sans doute voulu comme le point d’orgue du « Grand débat national », à savoir la rencontre du président avec « les intellectuels ».

Emmanuel Macron a été identique à lui-même, suffisant, n’entrant pas dans de vrais dialogues, ne déviant pas de son argumentaire établi. Au demeurant, pouvait-on attendre autre chose de la réunion d’une soixantaine de personnalités fort civiles et triées sur le volet ? Même si la soirée s’est démesurément prolongée, son produit intellectuel ne pouvait qu’être décevant. Quant au gain « communicationnel » pour le président, il risque lui-même de n’être pas à la hauteur de ses attentes : au fil des heures, les rangs des présents s’étaient éclaircis.

Avant de quitter à mon tour France-Culture, qui assurait la retransmission du débat, je me suis demandé pourquoi des personnes connues, et aussi d’éminents chercheurs, avaient pu accepter de jouer les faire-valoir. Certains participants, telle Dominique Méda, ont reconnu avoir été piégés en croyant un dialogue possible dans un tel cadre. Mais il y avait aussi un nombre significatif d’éditorialistes, de professeurs qui, délaissant leurs labos, cachetonnent volontiers sur les chaînes d’information en continu. Pour eux, être là arrondissait sans doute leur capital culturel. C’est pourquoi la flagornerie, de surcroît, n’a pas été absente : n’a-t-on pas vu un sociologue médiatique se féliciter que réunir un aréopage semblable serait impensable avec Trump ?

C’est ici que la citation annoncée plus haut peut prendre place : elle est de Barrès qui (ignorons certains de ses engagements détestables !) pouvait aussi se révéler un très fin observateur des mœurs, celui-là même qu’un Léon Blum admira. Dans « Les Déracinés » il avait écrit : «  L’Université est un puissant instrument d’Etat pour former des cerveaux : elle a enseigné le dévouement à l’Empire, aux Bourbons légitimes, à la famille d’Orléans, à Napoléon III : elle enseigne en 1879-1880 les Gloires de la Révolution. À toutes les époques, elle eut pour tâche de décorer l’ordre établi. On peut se croire, à dix-sept ans, révolté contre ses maîtres ; on n’échappe pas à la vision qu’ils nous proposent des hommes et des circonstances. Notre imagination qu’ils nourrissent s’adapte au système qui les subventionne ».

On notera – le signe est encourageant – qu’il y avait beaucoup d’absents au débat pipé qui vient d’avoir lieu, dont un Frédéric Lordon qui avait subodoré la manipulation et décliné avec éclat l’invitation.

R.B.
20.03 2019

[1Tancrède, le jeune neveu du prince Salina, s’engage chez les Garibaldiens contre les Bourbons, mais il sait que ce gage opportuniste sera payant : après les effervescences du moment, les vieilles structures du pouvoir, immuables, remonteront au jour.



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