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Sommaire de la Lettre N°46, mai 2019-octobre 2019


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" Idées/Société "


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Les enjeux de la culture dans une société inégalitaire
Plénière du 17 décembre 2018



mise en ligne: dimanche 12 mai 2019

par Michel Guerrin [1]

La France est un des pays au monde parmi les plus privilégiés en matière de culture. Nombre de pays nous envient pour cela.
Le Cinéma par exemple. Avec l’Inde, nous sommes un des rares pays à avoir une production cinématographique incroyable. Chaque mercredi, huit à dix films français sortent. Films très populaires ou d’Art et d’Essai. Grâce au prélèvement d’une taxe sur chaque billet et à un mécanisme de redistribution, les films les plus populaires financent les plus difficiles.
Nous avons aussi une politique du livre : le prix unique du livre mis en place par Jack Lang en 1981 ; un taux de libraires un des plus élevé au monde par rapport au nombre d’habitants.
Des festivals, des grands Musées etc… Ce paysage est merveilleux et il faut le défendre.
Ceci étant posé, il faut attaquer les problèmes et parler de la politique culturelle d’Etat et des Collectivités locales. Cette politique culturelle publique est faite pour 1/3 par l’Etat – autour de 4 milliards d’€ - et proche de 10 milliards d’€ pour les Collectivités locales, donc beaucoup plus importante en Région qu’à Paris.
Pour pouvoir parler de politique culturelle – parce que nous devons en parler – il faut savoir d’où l’on part et s’appuyer sur des sources sûres. Les plus fiables sont les études diligentées par le Département des Etudes Prospectives et des Statistiques du Ministère de la Culture lui-même. Ces études ne sont pas faites par les gens qui « font » la culture, mais par ceux qui l’observent.
La première date de 1973. Elle porte sur « Les pratiques culturelles des français », terminologie qui sous-entend que l’on va observer ce que les gens vont voir, écouter, mais il est très difficile de savoir quels sont ces publics. Nous avons des mécanismes incroyables permettant de connaître le nombre de spectateurs quasiment jour par jour, les recettes et les dépenses, l’âge des gens, mais rien de plus sur leurs origines sociales, leur milieu socio-culturel – peut-être ne veut-on pas le savoir, parce que ces chiffres dérangent…
L’étude suivante date de 1982, à l’arrivée de Lang au pouvoir. L’échantillon est très large (10 000 personnes). Elle a été effectuée par un organisme de sondage, type SOFRES.
Les questions posées émanent du commanditaire, c’est à dire du Ministère de la Culture.
Mais la vraie grande étude qui met le projecteur sur tous les problèmes date de 1997. Il y a donc 20 ans seulement que l’on a commencé à s’interroger sur les publics de la culture. En 1997, Jack Lang est là depuis 10 ans et l’on peut vraiment voir les résultats sa politique. Une autre s’est déroulée en 2008 et confirme totalement celle de 1997. La prochaine est prévue en 2019.
Que disent ces études : que les milieux populaires, les ouvriers, les artisans, les gens qui ont des revenus modestes, mais qui travaillent, sont de moins en moins des pratiquants de la culture dite « institutionnelle », celle que défendent l’Etat et les Collectivités locales.
Ces publics vont de moins en moins au théâtre, lisent de moins en moins, vont de moins en moins écouter de la musique classique, de moins en moins à l’Opéra.
Souvenons-nous des Jean Dasté, Jean Vilar et de ceux qui étaient dans leur mouvance. Ils avaient un public populaire. Les ouvriers allaient au Théâtre et écouter de la musique.
Jusqu’aux années 60, on avait des publics très panachés. C’est à partir de 1990 que les choses ont basculé avec une aggravation en 2008 qui risque encore de s’accentuer en 2019.

Premier point, donc : les plus défavorisés vont de moins en moins vers cette culture promue par l’Etat et les Collectivités locales.
Second point : le cinéma est le secteur qui résiste le mieux et qui touche un public diversifié, à la fois les jeunes, les vieux, les gens modestes…
Les musiques populaires également. Musiques françaises, Pop, musique américaine etc…
En revanche, tout le reste est en déperdition. Le pire, c’est le Théâtre.
L’Opéra, on s’y attendait un peu, mais le Théâtre interroge davantage, car cet art a été un art important pour fédérer l’ensemble des publics et c’est le plus menacé.
Il faut remonter à 1959 avec l’arrivée de Malraux au Ministère des affaires Culturelles, Ministère qui fédérait l’Education, la Jeunesse et les Sports, l’Equipement, l’Economie, et les Affaires étrangères, pour trouver la raison de cette situation. Tout tourne autour de ça.
A cette époque, la question du public et de l’accès à la culture n’était pas un enjeu, pas plus que celui du rôle de l’éducation dans ce domaine. Il y avait une sorte de cohésion nationale liée aux « Trente Glorieuses ».
Malraux (1959/69) arrive avec cette conviction que les gens iront à la culture s’ils subissent un « choc culturel », une émotion – c’est la pire des erreurs. Il pense que la force des œuvres est telle que leur contemplation suffit pour que les gens y adhèrent. C’est la première règle pour comprendre sa politique. Il va donc financer ce qui s’est appelé « l’excellence culturelle » : l’Opéra, les grands Musées, les grands Théâtres et créer une structure fédératrice de toutes ces formes d’art : les Maisons de la Culture (à ne pas confondre avec les MJC).
Une petite dizaine sont ainsi créées : Bourges, Amiens, le Havre, Grenoble [2]…(grandes villes de province – Paris étant à part).

Second point : selon lui, les dispositifs pédagogiques de compréhension des œuvres, ne servent à rien. Il supprime donc ce que l’on appellera ensuite « la médiation culturelle » qui existait essentiellement via la Jeunesse et les Sports dotée d’un système important et sophistiqué au sein du Ministère : « Education culturelle – Education populaire ».
Se retrouvaient là : les MJC, les associations comme la Ligue de l’enseignement, le travail social de terrain etc… Malraux tient tout cela en mépris, estimant que la pédagogie culturelle de base n’a aucun intérêt esthétique. Cela n’était peut-être pas toujours la promotion du meilleur de la culture, mais cela avait le mérite d’exister et de toucher un certain public, souvent d’origine modeste.
Pour lui, il s’agit moins de faire venir tout le monde à la culture que de permettre à tous ceux qui le souhaitent d’y accéder. Son public est celui qui est déjà touché par la culture.
Ainsi, en 20 ans, les budgets touchant à la démocratisation culturelle sont laminés. Sur à peu près 1500 MJC existant sur le territoire dans les années 60, il ne reste à peu près que le quart.
De la part de Malraux, c’était également un choix politique, car tout ce tissu associatif local était tenu par la Gauche et le PC, lequel était très impliqué dans l’éducation populaire. Pour lui c’était un repaire de gauchistes. Il fait néanmoins de très bonnes choses. Les Maisons de la Culture existent toujours et ce sont des lieux importants de diffusion culturelle – mais il se limite à ça.
Sa vision culturelle est très « Beaux-Arts », très traditionnelle : Grands Musées, grandes Expos (Toutankhamon)… Il fait venir des grands artistes. Il privilégie l’élite : « le meilleur pour le meilleur », sans voir tout ce qu’il peut y avoir derrière d’important. Il est là dix ans, et les Ministères qui lui succèdent conservent le même logiciel, lequel n’a jamais été contesté jusqu’à maintenant.

Autre période centrale, celle de Jack Lang et de la gauche au pouvoir. Lang opère un doublement du budget du Ministère de la Culture et fait des choses magnifiques. Il poursuit et amplifie la politique de l’offre. que l’on peut traduire ainsi : Malraux a lancé les choses, elles ont été prolongées par les différents Ministres qui lui ont succédé – bien. On garde et on amplifie cette politique, mais il prend acte d’autre chose : ce tissu culturel a terriblement vieilli. Il se lance alors dans une politique de grands travaux exceptionnels : l’IMA – l’Opéra Bastille – le Grand Louvre – l’Arche de la Défense.
A son crédit également la rénovation des établissements culturels en Régions, une politique patrimoniale importante négligée jusqu’alors et aussi une politique du Livre.
Il élargit la notion de culture – « l’assiette culturelle », en y faisant entrer les musiques populaires comme le RAP et d’autres, mais aussi la gastronomie. Il y apporte des moyens. Mais rien ne change à part cela. De 81 à 88 – son premier septennat – il ne fait quasiment rien en médiation culturelle.
Il a un mépris profond pour la culture associative locale, les petites troupes de théâtre, les réseaux d’apprentissage, mettant ainsi de côté quelque chose qui avait été très important dans les années 50/60, c’est que la culture en tant qu’observateur des cultures n’est pas à dissocier de la culture comme pratique.
En 1989 arrivent les résultats d’une étude qui génèrent comme un malaise. En sept ans, la composition du public culturel n’a absolument pas bougé. Pourquoi cette stagnation, voire cet appauvrissement, alors que la fréquentation augmente énormément ?
L’offre crée une plus grande demande. Il y a beaucoup plus de public culturel aujourd’hui qu’il y a 10/ 20 ou 30ans ; ça ne cesse d’augmenter. Le problème, c’est que ce sont toujours les mêmes. Une personne qui n’allait que deux fois au théâtre y va dix fois. Celui qui va à l’Opéra y va dix fois au lieu de cinq. C’est lié à des systèmes d’abonnements, à la mise en place de tarifs avantageux. En fait, toute la politique visant à démocratiser la culture se limite à favoriser au mieux les passionnés de culture.
De ce point de vue, l’offre est géniale pour les initiés. Tout est fait pour qu’on y aille plus facilement, plus longtemps, mais on peut se poser une autre question : que penser d’un Etat qui se satisfait de voir croître le public en termes de fréquentation, sans se préoccuper de « qui sont ces gens ? Et que faudrait-il faire pour que ceux qui ne pratiquent pas « aillent vers » et accèdent également à la culture ?
A l’époque de Lang ce n’est pas un problème. La France allait plutôt bien ; il n’y avait pas de fracture sociale.
Arrivent alors les problèmes des banlieues et avec eux le chômage de masse, l’insécurité, la dislocation sociale, la dislocation de la cellule familiale et l’on se dit : « tien, la culture aurait peut être un rôle à jouer » ?
Le « Lang N°1 » n’a rien à voir avec le « Lang N°2 ». Son second mandat se situe de 88 à 93 et durant deux ans, il est Ministre de l’Education Nationale avec Catherine Tasca à la Culture. Ils réaliseront ensemble une chose formidable, qu’interrompra ensuite Luc Ferry, ils ont mis en place une véritable politique d’éducation à la culture à l’école. Ca ne durera que deux ans et à l’échelle de l’éducation, ce n’est rien ; mais ça a eu le mérite d’exister.
Le débat sur la démocratisation culturelle à l’Ecole s’est toujours joué sur deux registres, deux philosophies qui s’affrontent :
-  faut-il multiplier les cours avec des professeurs, comme dans les autres disciplines ?
-  faut-il passer par la pratique ? Chose qui se faisait déjà un peu, sans grand résultat (cf : la flûte à bec…)
La bonne idée de Tasca et de Lang, c’est de faire un mixte, pratique/théorie, via l’introduction dans toutes les écoles (en primaire, un peu en secondaire), de « professeurs/artistes ». Ce sont des gens qui pratiquent un art, mais qui savent en parler. Ce mixte est essentiel. La réussite de la formule tient essentiellement au fait que, sur cette période, Education et Culture vont politiquement de pair.
Mais il y a deux freins à ceci : la résistance des enseignants, qui estiment à juste titre que les programmes sont trop chargés et n’en font pas une priorité. L’autre problème est bien sûr l’argent. L’éducation à la culture requiert du temps, au moins dix ans…c’est un travail de fond. On n’a donc pas pu mesurer les effets de cette politique. Qui plus est, investir dans la culture alors que les effets ne se manifesteront que des années après, ce n’est politiquement pas « rentable ». C’est également la position du gouvernement actuel.
Les nombreux Ministres qui se sont succédés ensuite ne venaient pas de la Culture – ce n’était pas leur domaine de compétence. Ils ont tenté de faire quelque chose, mais se sont heurtés aux mêmes problèmes : temps, argent et compétence.

Depuis que Lang est parti, la Culture n’est plus une priorité. Sans « l’axe » politique : Président de la République -> 1er Ministre -> Ministre de la Culture, rien ne peut advenir.
Sous Nicolas Sarkozy, le budget alloué à la culture est resté constant, c’est sous le septennat de Françoise Hollande que les choses se sont aggravées. Bien que Président de gauche, il a diminué ce budget. Et tous les Ministres qui se sont succédés ensuite n’ont cessé de parler de démocratisation culturelle sans que rien ne se passe.
A cette situation regrettable va bientôt s’ajouter un élément que l’on vient de constater qui va la rendre encore plus effroyable. Les générations de « Babyboomers » (60 ans et +), qui sont actuellement les principaux bénéficiaires des politiques culturelles publiques, sont condamnées à disparaître d’ici 10 à 15 ans. Tout indique qu’ils ne seront pas remplacés. Ceci signifie que nous allons avoir des établissements culturels de très haut niveau sur tout le territoire, uniquement fréquentés par des gens très âgés. Et ensuite ?
Dernier élément qui va encore aggraver les choses : internet et les écrans qui vont accroître un peu plus la consommation culturelle en parallèle. Les jeunes se détournent complètement de ce qu’on appelle « la culture légitime » - celle sur laquelle l’Etat et les Collectivités locales mettent l’accent. Cette culture sur le Net n’est bien sûr pas inintéressante, mais c’est une culture de « niches » qui touche aux arts actuels, lesquels croisent les arts visuels et les musiques essentiellement (musiques du monde, musiques populaires). Evidemment ce n’est ni l’Opéra, ni la musique classique…

La situation actuelle est peu réjouissante. Il convient donc de réfléchir et de trouver des pistes pour en sortir.
L’une des pistes importantes, mais sur laquelle on ne peut agir, serait la cellule familiale. Ce principal agent de développement de la culture et de la transmission culturelle qu’est la famille, a disparu. Il n’y a plus cette reconduction existante par le passé et c’est dramatique. De nombreuses études le confirment. L’incitation, l’encouragement des jeunes par les parents à aller au spectacle, voir des expos, aller au concert, ne fonctionne plus. L’argent n’est pas le problème essentiel, même si pour certains, cela le demeure encore. De nombreuses formules d’abonnements et des pratiques diverses offrent des tarifs abordables. Là encore les études montrent que la gratuité ne favorise en rien la démocratisation de la culture. Le rôle de l’environnement familial est déterminant. Si personne ne dit au jeune : « Va voir, ceci ou cela, lis ce roman… », le pli ne sera pas pris. La solution nous dépasse.
Situation inquiétante également s’agissant de la lecture, le roman est en perdition. Le marché du livre se tient, mais pas le roman. Ce genre ne résiste que grâce à 5 ou 6 auteurs – des « noms » qui boostent les ventes. Le marché du livre tient surtout par la BD, toute la littérature de jeunesse, tout ce qui est sciences humaines un peu grand public. On n’a jamais produit autant de livres et à une telle vitesse de parution qu’aujourd’hui. Entre 2015 et 2019, l’offre a cru de 300% en nombre de titres différents, mais ces livres ne sont lus que par 5 à 10 personnes. Parfois même, c’est de l’autoédition. Cela ne passe plus par les éditeurs et les librairies, mais par Internet.
Cette culture universelle, porteuse d’une certaine forme de dignité esthétique, qui est quand même le credo du plus grand nombre, est en perdition.
Le second lieu sur lequel agir ; lieu essentiel, c’est l’Ecole, mais sans volonté politique venant d’en haut et mise en œuvre par un seul Ministre à la tête d’un seul ministère de l’Education et de la Culture, rien ne sera possible. Le ministère de la Culture n’a rien à faire avec celui de la Communication. Qui plus est, la Télévision publique est elle aussi en perdition. Autant « la différence » est perceptible entre radios publiques et privées, autant celle-ci elle est inexistante s’agissant de la Télévision. Seule, ARTE se distingue, mais ce n’est pas une chaîne nationale populaire, c’est une chaîne de niche vue par très peu de gens. En fait, la Télévision n’a jamais été incitée à donner dans la culture et toutes les émissions qui ont existé un temps ont disparu.
Donc, l’Ecole est effectivement l’enjeu principal, mais c’est un serpent de mer…Depuis 30 ans on entend la même antienne sur l’importance de l’éducation culturelle à l’école, mais rien ne se passe. De quoi être pessimiste. Dans le milieu Education Nationale de nombreuses personnes ont des idées sur cette question, mais cela demande une grande énergie, de l’argent et une volonté politique actuellement inexistante.

Le troisième point important sur lequel agir serait une politique forte de la culture de proximité, c’est à dire le tissus culturel local, dont la qualité peut se discuter mais qui a l’énorme avantage de toucher des gens. Le premier contact pouvant en engendrer un second puis un troisième… pouvant conduire au Louvre, à Beaubourg ou à l’Opéra.
Nous sommes nombreux à avoir connu ou fréquenté de ces établissements de proximité, tels les MJC, à la fois lieux de spectacles et de pratiques où l’on pouvait être à la fois acteur et spectateur. Ce tissus-là est complètement laminé. L’Etat estime que le subventionnement de ces structures incombe aux Collectivités locales, lesquelles perçoivent ces lieux comme des « repères de gauchistes ». Il est vrai que parfois, le militantisme y était très présent…mais il est vrai aussi que si les maires de province suppriment les crédits à ces structures, c’est aussi parce que ça ne les intéresse pas, parce qu’ils veulent faire de la culture « comme à Paris ». Ils veulent leur Grand Théâtre, leur grande Maison de la Culture s’il y en a une, un Opéra (qui coûte une fortune), un grand Musée, ce dernier devenant un lieu de vie avec restaurant, salles de séminaires et n’étant plus seulement un lieu où l’on voit des œuvres.
Il faut savoir que les Collectivités locales ont réduit d’un tiers leur budget culturel en 5 ans. C’est bien sûr dû au retrait de l’Etat qui a réduit ses dotations aux villes. Et le premier budget que les villes amputent ensuite, c’est celui de la culture. Bien davantage que tout le reste : le sport, les ordures ménagères, l’assainissement etc. Et ça ne va pas s’arranger. Il y a donc lieu de s’inquiéter pour cette culture de proximité.

L’autre point, c’est l’irrigation du territoire. Il y a une surreprésentation de la culture à Paris par rapport aux Régions. Sans parler de la désertification du péri-urbain. Il ne s’agit pas seulement là des banlieues populaires autour de la capitale, mais de tous ces espaces entre campagnes et villes, où l’on n’a rien.
Les trois leviers sur lesquels agir pour aller vers plus de démocratisation de la culture sont donc : la famille, l’école et les structures de proximité.
Dans le programme de l’actuel Président de la République, la culture de proximité est centrale, sauf que la seule réponse pour cette priorité, c’est le « pass-culture ». Il change le logiciel ; il rompt avec la politique de l’offre pour aller vers celle de la demande. Il estime qu’il faut donner un chèque-culture de 500 € à tous les jeunes le jour de leurs 18 ans. Ce sera sur une Appli, sur tel. mobile. C’est actuellement en phase d’expérimentation ; on essaie de trouver des mécanismes pour que cela fonctionne, « bonne chance » ! Mais quel usage les jeunes feront-ils de cette somme ? Ils peuvent tout aussi bien prendre un abonnement à Netflix, acheter un Starwars et un jeu vidéo…ce qui revient à subventionner l’industrie culturelle privée et c’est la pire des choses à faire.

Comment faire alors pour que ce pass-culture serve à aller au théâtre, à l’opéra ou à acheter un roman, le prix Goncourt par exemple ?
Ce système existe déjà en Italie ; il a existé un temps en Provence - Alpes – Côte d’Azur et que constate-t-on ? Que ce sont les jeunes privilégiés qui l’utilisent… Les autres délaissent le compte ou le vendent à leurs copains qui vivent dans une famille cultivée. Pas de quoi être très optimiste. S’il voit le jour, le système devrait être mis en place à l’automne 2019 sur toute la France. Il est actuellement testé sur trois ou quatre Régions avec des volontaires. Mais il y a toutefois un biais : qui sont ces 10 000 volontaires retenus pour l’expérimentation ?
Pour tout le reste, rien dans le programme gouvernemental. L’obstacle majeur est l’argent et tant qu’on n’en mettra pas plus sur ce secteur culturel, rien ne pourra évoluer. La démocratisation culturelle coûte très cher. C’est le vrai problème.

Le mouvement des Gilets Jaunes est intéressant à observer sur cette question de la culture. C’est un sujet qui n’a pas fait partie de leurs revendications ; il ne faut pas s’en étonner.
Ce mouvement est essentiellement composé de gens des classes moyennes et inférieures. Pour la grande majorité, ce ne sont pas des riches, mais ce ne sont pas non plus des très pauvres. C’est pour la plupart des « blancs » péri-urbains qui n’ont aucun équipement culturel à proximité. Ces personnes sont totalement hors des radars de la culture institutionnelle, dite « légitime » « noble ». Ils sont toutefois des millions à être méprisés par celle-ci. La raison en est que ces personnes aiment les spectacles d’humour, les spectacles populaires => « la France de Johnny ». Ce n’est ni méprisant, ni condescendant de dire cela. Ce sont des gens qui ont une culture liée à la Télévision avec de grands chanteurs, des bestsellers… Tout ce que méprise la culture institutionnelle. Ces gens sont donc absents et même invisibles pour les radars culturels et de ceux de l’Etat. On peut estimer que ce n’est pas un problème. Après tout, pourquoi tout le monde irait au théâtre ou au cinéma ?
Toutefois, il est possible de penser qu’en présence d’une telle dislocation sociale, il faudrait faire quelque chose. Sinon, comment tout cela va-t-il finir ? Cette France des Gilets Jaunes a donc aussi été un révélateur culturel, quoiqu’on en pense par ailleurs.
Il faut dire aussi qu’il y a eu de nombreuses expériences, d’initiatives, d’actions allant dans le sens d’une démocratisation de la culture de la part des établissements culturels, lesquels ont un cahier des charges imposé par la tutelle (l’Etat, la Ville, ou la Région). Ce cahier des charges comporte toujours un volet dénommé : « actions pour les publics empêchés ». On entend par là le public qui n’a pas accès à la culture. Pour l’Etat, depuis 30 ans, ce « public empêché » est constitué de gens en marge de la société : les chômeurs – ou bien les gens des banlieues, les étrangers (1ère, 2ème, 3ème génération), les handicapés, les malades dans les hôpitaux etc.
Tous les Musées, les Opéras, les Festivals, font des choses pour ces publics et s’ils ne le faisaient pas la situation serait encore pire, mais malgré toutes ces initiatives, les chiffres ne bougent pas vraiment.

La conclusion de cet état des lieux s’agissant de la démocratisation culturelle dans notre pays est assez pessimiste. Malgré tous les efforts faits pour faire en sorte que ceux qui ne vont pas à la culture y aillent, le résultat n’est pas là.

Synthèse par Françoise Le Berre
Membre du Cercle

[1Rédacteur en chef au journal Le Monde

[2Caen – Firminy – Thonon - Rennes



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