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Sommaire de la Lettre N°46, mai 2019-octobre 2019


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Les Damnés du Territoire
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Les Damnés du Territoire



mise en ligne: dimanche 12 mai 2019

S’emparant des ronds-points, portant des gilets jaunes, quelques deux cent à trois cent mille français ont exprimé leur colère et leur ressentiment contre l’augmentation du carburant et des taxes en général. S’adressant au « Prince », c’est à dire au Président de la République, certains de ces nouveaux Jacques ont demandé sa démission, au-delà de la suppression des taxes honnies, et la mise en œuvre de référendums d’initiative citoyenne . Mais point de projet politique, social, économique, sinon une multitude de propositions souvent sans liens, la revendication d’un « pouvoir d’achat » résumant l’essentiel de leur quête. Opposant une France d’en haut à une France d’en bas. Comme l’avaient fait les indignés, Occupy Wall Street et Nuit debout. Mais ils ne sont pas les mêmes.
Refusant tout leader, toute médiation, ne voulant rien négocier, exigeant des rencontres publiques, ils ont, depuis le 17 novembre 2018, transformé leurs colères en manifestations régulières, sur les grandes places et avenues urbaines, de certaines grandes villes (mais pas toutes), les plus spectaculaires et parfois les plus violentes se déroulant à Paris.
Ce mouvement a déjoué toute prévision et suscité de nombreuses analyses, articles, publications et mises en images. En France et dans le monde. Nombre d’intellectuels ont tenté de comprendre les origines de ce mouvement, réussissant le mieux à en montrer les originalités, plus que les fondements : il est plus facile d’utiliser ses grilles d’analyse, les ressemblances avec d’autres mouvements de l’histoire, que d’en imaginer de nouvelles. Jacques, poujadistes, populistes, mouvement populaire ou révolte de consommateurs, les grands écarts de points de vue sont remarquables. Ils portent chacun une part de vérité, tant ce mouvement de révolte est protéiforme. C’est à la fois sa force, car il n’est pas là où il pourrait être attendu, et sa faiblesse, car ses membres peinent eux même à définir ce qu’ils sont, entre parcours individuels, largement décrits, et destin collectif en construction. C’est d’ailleurs pour cela que s’ils appartiennent au peuple, ils ne sont pas le peuple.
D’autant plus que les « gilets jaunes » ont marqué eux-mêmes leur spécificité. Français moyens, habitant non loin de ronds-points ou de supermarchés, ayant besoin de leur voiture pour accomplir la plupart de leurs gestes quotidiens : aller au travail, chez le médecin, à l’école, faire les courses.
Ils n’appartiennent pas au monde urbain traditionnel. Ils sont le produit du mouvement de notre société depuis les années soixante : l’étalement en tache d’huile ou en toile d’araignée, selon les cas, de nos agglomérations urbaines. Ils ont quitté les centres villes pour saisir les opportunités de se loger mieux, plus grand et moins cher, dans un environnement plus ouvert, plus près de la nature ou des campagnes. Ce fut pour beaucoup, un choix, certes dicté par des considérations économiques, mais aussi par le projet de vivre mieux loin des centres urbains. Ils ne sont donc pas non plus des exilés ou des relégués de la République, comme certains le pensent en en faisant des français périphériques, en marges. Ils s’y sont eux-mêmes installés.
Ils appartiennent à une France sans distinction autre que leur non-appartenance (en général) aux centres urbains, aux banlieues et aux métropoles. Ils sont sur des territoires ! Autant dire des non-lieux. Et ils en ont assumé formidablement le symptôme en manifestant sur des ronds-points ou des parkings.
A-t-on mesuré combien l’aménagement du territoire, depuis les années 1960, désigne une conception géographique quasi militaire de l’espace ou au mieux technocratique ? Il en a résulté la création de « métropoles » , dites d’équilibres, que la décentralisation n’a fait que renforcer.
Construire des routes, des aéroports, des zones industrielles, des zones d’activités, des barres d’immeubles, des quartiers, et enfin, pour relier ces ensembles, des ronds-points. Les espaces pourtant de longue date occupés par les hommes deviennent des territoires à coloniser par des objets urbains qui ne constituent pas d’urbanité. Une fois ceux-ci posés, l’essentiel reste à faire, et c’est difficile. On a assez dit la désertification de nombreux centres urbains par la concentration des commerces en des zones commerciales (parfois énormes), sommets du monde moderne établis sur des plateaux agricoles, autour desquels se rassemblaient ensuite habitats, usines et bureaux en ordres dispersés, anarchiques, par des effets d’attraction ?
Il y eut certes des programmes, des schémas directeurs d’aménagement, dont les villes nouvelles sont devenues les emblèmes majeurs. Mais ce furent surtout des noyaux de concrétion. La faible maitrise foncière de ces ensembles a favorisé l’expansion anarchique autour des axes routiers, la spéculation foncière étant très généralement le moteur profitable de l’investissement immobilier. Nous avons grâce à cela les plus grandes entreprises de BTP en Europe et même dans le monde.
Pourtant la question du logement est loin d’être réglée, et même le mal logement reste important. La solution de la maison individuelle, encouragée par les pouvoirs publics à côté des programmes immobiliers collectifs a créé de nouveaux problèmes, sans régler les anciens. Risquons même l’idée que cette solution n’a plus, depuis longtemps, d’avenir. Ce que beaucoup pensaient être une belle solution de vie libre se révèle en fait un enfermement sans barrières, d’autant plus quand les emplois se sont éloignés. Elle est aussi dévoreuse d’espaces, et peu compatible avec un développement soutenable.
Le mouvement des « gilets jaunes » met en évidence que le logement doit être relié, alors qu’il est de moins en moins urbain. La voiture, longtemps considérée comme un outil de libération est devenue une contrainte et un coût. La distance s’accroît pour de nombreux services, et habiter loin coute finalement plus cher, surtout si les revenus sont faibles et/ou irréguliers. Cette situation crée une nouvelle population éloignée de l’enseignement, de la culture, des lieux collectifs.
Il a été largement dit par de nombreux « gilets jaunes » qu’ils trouvaient dans les ronds-points une sociabilité qu’ils n’avaient pas chez eux. S’exprime ainsi le fait que leur inscription dans des territoires anonymes est un facteur d’isolement. Ils devraient d’ailleurs convenir que bien souvent, ils ont eux-mêmes cherché cet isolement (maison, jardin, campagne), participant à un mouvement d’individualisation, mais aussi d’anomie. Ils n’en ressentent que plus fortement un sentiment d’abandon social.
On pourrait comprendre ainsi leur exigence absolue de meilleurs moyens de vivre en interpellant l’autorité supposée suprême de l’Etat, et non quelque autre responsable public ou privé. Entre eux et le Prince, il n’y a pas d’intercesseur. Ils ne veulent pas de clercs pour les représenter et ils sont contre les règles. Leur violence exprime le rejet de tout ce qui leur est étranger, dans des lieux qui deviennent la représentation de ce qu’ils honnissent : les places des centres villes et leurs vitrines. En ce sens, ils sont bien un mouvement de société nouveau, sans référence possible au passé, quoiqu’on en ait dit.
Mais que peuvent-ils alors espérer, sinon rester des damnés du territoire ?
Il y aurait pourtant dans ce mouvement des raisons d’espérer autre chose que des mesures de soutien du pouvoir d’achat. Les quelques dix milliards accordés par l’Etat sont certes un résultat positif à court terme. Ce soutien de la demande, qui va à l’encontre de la politique du gouvernement, va soulager momentanément une petite classe moyenne et relancer un peu la croissance. Mais cela ne changera rien à la vie de la plupart, car leurs problèmes sont ailleurs. Comment faire que ces « territoires » deviennent des espaces vivants, que leurs habitants soient des citoyens à part entière, que de là viennent des innovations économiques, sociales, culturelles et politiques ? Des centres d’activités ? Ne faudrait-il commencer par socialiser le foncier au bénéfice de projets collectivement pensés ?
R-L Stevenson notait l’étonnement de l’un de ses personnages « marchant la nuit dans Londres (le Londres en extension) si longtemps dans un décor aussi complexe sans rencontrer ne fut-ce que l’ombre d’une aventure ? On parle de la guerre, mais c’est ici que se trouve le grand champ de bataille de l’humanité ».
Ces territoires, comme parfois les banlieues, risquent de rester des non-lieux labyrinthiques sans aventure et sans personnalité, donc, sans avenir. C’est sans doute aux hommes et aux femmes qui y vivent de contribuer à en faire autre chose qu’un nouvel espace dortoir, certes sans cités, mais sans travail : un espace social et citoyen où se créent de nouvelles aventures humaines.
Mais est-ce possible ?
A tout le moins c’est nécessaire !

Bernard Wolfer, Président du Cercle Condorcet de Paris



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