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Retour des autodafés ?

Billet d’humeur

mise en ligne: dimanche 1er mars 2020

Qui ne s’est pas rendu coupable d’une grave erreur, voire d’une faute morale à un moment ou un autre ? Pour peu qu’une vie se soit insolemment prolongée, les occasions de déchoir s’en seront trouvées multipliées. Ceci vaut pour les hommes de culture, les artistes, comme pour tout un chacun. Plusieurs « affaires » récentes ont sur ce point défrayé la chronique.

Aujourd’hui, avec un Roman Polanski qui, menacé de manifestations hostiles, doit renoncer à être présent à la cérémonie des César, le questionnement sur la responsabilité de l’artiste est une nouvelle fois relancé. Sauf pour quelques absolutistes qui, au nom de l’exceptionnalité de son statut, dispensent le créateur de rendre des comptes autrement que par la qualité intrinsèque de son écrit, toile, film, partition…, la plupart d’entre nous font de manière peut-être simplette mais fondamentalement juste à mon avis, une distinction nette entre l’homme et l’artiste : l’homme relève du Droit commun (du Droit du « moment » peut-on dire, car chacun sait que l’état des mœurs qui sous-tend nos codes civil et pénal peut être rapidement changeant) ; l’artiste est en revanche totalement libre dans sa démarche créatrice. Ainsi, pour Céline, une instruction unanimement à charge de l’homme sur le terrain de l’éthique n’a pas empêché le Voyage d’être republié et de demeurer aux yeux de tous un chef d’œuvre de notre littérature. Au-delà, certains franchissent hasardeusement une ligne rouge pour affirmer que la qualité de l’œuvre vaudrait d’autorité absolution pour l’homme au-delà du créateur. D’autres, à l’inverse, estiment que l’imbrication des caractères des deux est trop structurante pour ne pas induire un jugement global qui ne les dissociera pas.

Les deux extrêmes me semblent également problématiques. Le cas précité de Polanski et des pressions visant à interdire la projection de son très beau « J’accuse » met en effet en évidence, une fois de plus, l’aporie sur quoi donnent ces deux démarches extrêmes. Une confusion mécanique entre le jugement que peuvent appeler les errements de l’homme et l’appréciation sur la valeur de l’oeuvre nous contraindrait à réordonner notre échelle des valeurs consacrées, puis à épurer nos bibliothèques et nos musées.

Que faire de Victor Hugo qui célébra Schœlcher, défendra les Communards, mais entretemps a aussi dialogué fort civilement avec Bugeaud à propos de la colonisation ? En faisant un héros du général Custer le tueur d’Indiens, Walt Whitman renia-t-il le chantre de la fraternité libertaire qu’il fut d’abord et demeura fondamentalement ? Courbet qui se comporta comme un Gilet jaune en abattant la Colonne Vendôme doit-il être décroché des cimaises et enterré à Ornans ? Notre « bonne Dame de Nohant » qui ne souffla que lorsque la répression versaillaise eut massacré le dernier Communard, efface-t-elle la Georges Sand féministe ? Gottfried Benn et Emil Nolde firent plus que trébucher sous le IIIe Reich, Aragon le stalinien ferma longtemps les yeux sur le Goulag : cela délégitime-t-il globalement les œuvres de qualité qu’ils nous laissèrent par ailleurs ? Plus près de nous, avec des créateurs moins sulfureux, pensons par exemple à la publication du Journal non expurgé de Julien Green qui fit l’effet d’une bombe, obligeant les bibliothèques paroissiales à une épuration drastique : que faire, retirer aussi Adrienne Mesurat et Mont-Cinère de notre étagère aux livres ?

On le voit, quel que soit le cas, tout jugement officiel, toute appréciation collectivement imposée pèserait insupportablement sur notre liberté personnelle – de pensée et d’opinion – face à un homme et une œuvre, une liberté dont chacun doit disposer sans limites. Mais si c’est au niveau individuel que cela doit se jouer, rien n’empêche en revanche que chacun puisse s’interroger sur la qualité du lien à établir entre les deux : en fonction de ses propres choix, esthétiques mais aussi éthiques, le curseur de l’acceptable ou de l’incompatible sera individuellement fixé à un niveau déterminé mais toujours subjectif. Encore faudrait-il, ce faisant, que la prudence interdise les jugements brutaux : comme tout homme, le créateur doit être suivi dans son incertain cheminement en ne faisant pas de ses seuls trébuchements la pierre de touche réductrice de tout un parcours.

En bref, la bonne formule pourrait être d’approcher ce parcours comme un bloc, avec bienveillance et un permanent souci de contextualiser faits et prises de position : pour graves qu’elles furent, les failles ne doivent pas oblitérer tous les apports autres d’un homme.

C’est pourquoi, même si elle pouvait séduire, la démarche d’un Henri Guillemin peut gêner, qui le conduisit à traquer avec une rigueur inquisitoriale les inconséquences éthiques de plusieurs gloires établies. Si la connaissance des faits est toujours souhaitable, le tamis commun séparant ensuite le bon grain de l’ivraie aura des mailles toujours trop grossières pour former un jugement abrupt.

Défenseur de Calas, Voltaire fut aussi un actionnaire de la Compagnie des Indes orientales qui trempa dans le commerce triangulaire. André Gide trafiqua en 45 son journal pour y effacer les traces d’un manque de vigilance républicaine au début de la guerre ; mais ceci n’efface pas le courage qui fut le sien en publiant Corydon, Voyage au Congo ou Retour d’URSS… Autrement dit, face aux simplismes du nouvel ordre moral, avant de nouveaux autodafés, un retour à la mesure et au trébuchet me semble s’imposer plus que jamais …
RB
29.02.2021



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