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Les économistes de l’école de Paris, le convivialisme et l’économie sociale et solidaire


mise en ligne: mercredi 18 mars 2020

Après Capital et idéologie de Thomas Piketty vendu à des millions d’exemplaires et le prix Nobel d’Esther Duflo, Emmanuel Saëz et Gabriel Zucman offrent avec « Triomphe de l’injustice » un livre passionnant et réjouissant. Les économistes de l’école de Paris ne sont pas seulement de brillants intellectuels, ils nous font chaud au cœur en brisant le long règne de l’école de Chicago par un souci de progrès humain qui parait être pour le parti démocrate américain une voie de reconquête.

Triomphe de l’injustice [1] s’y emploie en s’attaquant à la politique fiscale dans un ouvrage fouillé, précis et audacieux qui s’ouvre avec humour par une anecdote stupéfiante : Au cours de la précédente campagne présidentielle, Hilary Clinton malmenant Donald Trump par des questions sans réponse croit lui assèner un dernier coup en révélant qu’il n’avait jamais payé d’impôt – that make me smart, ça prouve que je suis malin- répond Trump, s’identifiant ainsi à l’idéologie néo-libérale de l’école de Chicago : puisque l’impôt est un rackett, il est louable de ne pas le payer.

Partant de cette anecdote, Saëz et Zucman retracent les vicissitudes de la fiscalité en s’attachant à son rôle de redistribution, de réduction des inégalités. Combattu jusqu’au début du siècle dernier par les classes dirigeantes qui s’insurgeaient contre la moindre atteinte à leur richesse, le recours à l’impôt s’est imposé par les effets d’effondrement, par l’immense besoin de ressources suite aux guerres mondiales et à la crise de 1930.
Ils nous expliquent comment le New Deal aux USA dans les années 30 et 40 et les politiques sociales-démocrates et keynésiennes en Europe après 1945 ont pratiqué une fiscalité résolument progressive (que le Président Roosevelt avait même souhaitée confiscatoire au taux de 100% pour les revenus les plus élevés). Succès économique et social édifiant : forte croissance - progrès élevé du revenu national profitant largement aux classes populaires - réduction significative des inégalités (page 70 et suiv.).

Puis on voit comment la mondialisation et la financiarisation de l’économie dopée par les nouvelles technologies et simultanément par les embarras du régime soviétique conduisent, sous la houlette de D.Reagan et M.Thatcher, à en finir avec la politique fiscale redistributrice afin de s’engager sans contrainte dans une course effrénée au profit financier. Ce renversement de la fiscalité progressive du New Deal ne pouvait que produire une pression grandissante sur les dépenses publiques entrainant une forte reprise des inégalités (chapitres 1 et 2).

A l’opposé, Saëz et Zucman, se référant aux succès de 40 ans de New Deal aux USA et des 30 « glorieuses » en France, prônent (et préconisent dans le cadre de la poli-tique électorale américaine) le recours à des dispositions fiscales aussi radicales que possible : impôts sur les revenus, sur le patrimoine, sur les successions, sur les entreprises visant en particulier leurs activités numériques.

Partant d’analyses très fouillées, ils formulent des propositions testées sur un site internet interactif et collaboratif, le « Taxe Justice Now.org » qui permet d’en évaluer cas par cas leur effet. Ils en attendent bien sûr la capacité de financer l’Etat social chapitre 9). Nos auteurs assurent que la mise en œuvre de cette fiscalité est réalisable comme en témoignent les avancées du milieu du siècle dernier. Elle se sont heurtées en revanche à de considérables obstacles politiques qui ont rendu ces succès éphémères, comme le montre aussi le brutal retour en arrière des an-nées 80.

Au surplus, l’extrême gravité et urgence des périls écologiques et en même temps l’insupportable accroissement des inégalités créent aujourd’hui des obligations impératives : une refonte des modes de production, de consommation, de la façon de vivre, qui appelle des allocations et des transferts de ressources d’une am-pleur, d’une nature, d’une radicalité sans précédent. Il apparaît dans de telles conditions d’urgence écologique et sociale que les propositions de Saëz et Zucman, aussi fondées et techniquement réalisables soient-elles, ne le sont politiquement que par de profondes transformations des comportements humains personnels, entrepreneuriaux ou associatifs.

Au plan personnel, il est clair que la surévaluation de l’intérêt individuel, de la richesse matérielle et le manque de respect, d’empathie pour autrui n’inclinent pas à l’usage de la fiscalité, encore moins progressive. De même dans l’association ou l’entreprise, l’obsession du profit financier, le dédain des projets collectifs incitent au refus de l’impôt voire à le frauder.

Au contraire, le respect des autres, l’empathie pour le prochain, le sentiment de fraternité,, le désir d’une société plus juste, plus apte au partage , à la coopération, plus proche de la nature invitent à bâtir cette société au moyen d’une fiscalité forte et progressive donc solidaire.

La volonté de justice qui traverse l’ouvrage et sa réalisation par des propositions audacieuses sur la fiscalité ne se séparent pas des valeurs de fraternité ici avancées, qu’expriment tant le manifeste du convivialisme* , du bien vivre ensemble que les principes, les pratiques de l’économie sociale et solidaire**

L’un et l’autre, l’Etat social et le citoyen engagé, sont des compléments indissociables au Triomphe de la Justice.

Claude Alphandéry, le 19 février 2020

* convivialisme.org
**lelabo-ess .org

[1publié aux éditions du Seuil en février 2020



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