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Heures de vérité


mise en ligne: mardi 16 juin 2020

Le meurtre de Georges Floyd a suscité des protestations et de larges mobilisations – hommes et femmes de toutes couleurs confondus – dans le monde entier. Parmi les gestes symboliques visant à dénoncer et combattre le racisme, les déboulonnages de statues opérées ou programmées : celle du Général Lee en Caroline du Nord, de Cecil Rhodes à Londres, de Bugeaud à Paris, de Léopold II… Nombre de rues et avenues vont sans doute aussi être débaptisées. La passé négrier de villes comme Bordeaux ou Nantes est rappelé, ainsi que la prospérité que la traite leur assura. Les mises au jour, les rappels se succèdent, avec quelques surprises : aujourd’hui même, cette déclaration de Churchill, datant de 1937, vient d’être exhumée : "Je n’admets pas, par exemple, qu’un grand mal a été fait aux Indiens rouges d’Amérique ou au peuple noir d’Australie. Je n’admets pas qu’un mal ait été fait à ces gens par le fait qu’une race plus forte, une race supérieure, une race plus sage pour le dire ainsi, a pris leur place." On rappelle parallèlement que sur les dix-huit premiers présidents des États-Unis, treize furent esclavagistes, à commencer par le fondateur de la nation George Washington. Dans l’histoire, la forêt des traces et des symboles est sombre, elle tient de la jungle et l’on s’y perdrait aisément : la confusion des démarches opposées, l’affrontement des émotions, l’absence d’ouverture sur un dépassement raisonnable des conflits mémoriels ne laisse rien augurer de positif, c’est-à-dire d’humainement progressiste.

Tous ces faits de l’histoire que l’on est invité à regarder en face sont d’autant plus insupportables à beaucoup qu’ils les espéraient à peu de frais oubliés ou dépassés. Or ils ne le sont pas. En France, où l’on a beau souligner que les histoires américaine et française ne furent pas identiques, il est impossible de gommer que les guerres de conquête et les colonisations furent sanglantes. Mais jusqu’où ira-t-on dans les exhumations et un déballage fait dans le désordre parce qu’un examen sérieux de faits historiques gênants a été trop longtemps différé ? Quand on en est à contester un Victor Schœlcher, il est à redouter que la confusion la plus totale l’emporte bientôt. Les contextualisations qui s’imposeraient sont absentes, et elles seraient aujourd’hui inaudibles : imagine-t-on, au moment où la statue de Colbert, devant l’Assemblée, pourrait devoir être protégée, une discussion tranquille en Sorbonne autour du Code Noir ? Plus près de nous, il y eut Jules Ferry, héros de l’école républicaine mais aussi chantre d’une expansion coloniale qui s’afficha hypocritement comme mission civilisatrice : difficile de séparer équitablement le bon grain de l’ivraie (certains, comme Mona Ozouf, s’y sont attelés). Des gestes symboliques sont sans nul doute nécessaires, mais dans les émotions croisées du moment, il est douteux que cela débouche sur un apurement raisonnable de tout un passif d’histoires particulières, avec des mémoires concurrentes dont les plaies sont sans cesse rouvertes. Dire que l’on ne veut plus ignorer les traces d’un passé épouvantable ne suffira pas. Trop formelles, les repentances tiennent de l’exorcisme et en ont les faibles vertus.

Pour contenir les « essentialisations » qui s’affrontent, la seule réponse d’avenir quelque peu solide semble plus que jamais devoir se situer dans une relance des luttes pour l’émancipation sociale : les affrontements mémoriels pourront peut-être y être dépassés et les injustices du passé soldées. C’est dans ces luttes-là que, d’un côté le descendant d’esclave ou de colonisé devenu prolétaire à Saint-Denis ou à l’Ariane, de l’autre le sans-dents « de souche » que les Identitaires veulent enrégimenter, pourront en luttant côte à côte se reconnaître comme appartenant à une même collectivité humaine. Les anciennes douleurs, les anciens forfaits ne seront pas déniés ou oubliés, mais réordonnés et réinterprétés dans cette perspective globale d’un monde réconcilié parce que se fixant comme objectif central d’être socialement plus juste.

En 1953 – presque trois-quarts de siècle ! – Les statues meurent aussi, film réalisé par Chris Marker et Alain Resnais à la demande de « Présence africaine », était déjà porteur d’une ambition égalitaire. Il y était dit, à propos d’un Art Nègre auquel les honneurs du Louvre étaient alors refusés : « Rien ne nous empêcherait d’être ensemble les héritiers de deux passés, si cette égalité se retrouvait dans le présent ». L’égalité de principe des œuvres d’Art de toutes les cultures a été conquise depuis : un département du Louvre et le Musée des Arts premiers voudraient en porter témoignage. Mais cet acquis symbolique attend toujours son prolongement concret dans la réalité des conditions sociales qui, elles, sont toujours dramatiquement inégalitaires.
RB
13.06.20



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Vos commentaires
Il y a 1 commentaires(s) à cet article.


Heures de vérité
17 juin 2020
par zarka

merci Robert pour cet article clair, limpide et efficace. un terrible piège est tendu à ceux qui se sentent - à juste titre - victimes des discriminations et de la non reconnaissance des erreurs, fautes et crimes du passé, parfois encore présents ;
ce piège est celui de se monter les uns contre les autres ;
c’est terrible, et il est d’autant moins facile de déjouer ce piège que les groupes humains ont passé leur temps à se taper dessus au nom de ces appartenances stupides auxquelles certains voudraient nous assigner éternellement.




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