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Union européenne : une mutation décisive ?


mise en ligne: dimanche 26 juillet 2020

Après quatre jours et quatre nuits de discussions, les chefs d’Etat et de gouvernement de l’Union européenne sont parvenus à un accord : prenant appui sur une dette mutualisée, un plan de relance de 750 milliards d’euros va permettre d’aider en priorité des pays de l’Union dont l’économie a été profondément affectée par une pandémie qui n’est pas encore maîtrisée. L’on doit se réjouir de ce résultat : les ressources obtenues par la Commission sur les marchés financiers à des conditions avantageuses lui permettront d’apporter un premier contre-feu, politiquement significatif, à la crise économique et sociale qui va frapper sur le continent de manière inégale.

Cela dit, doit-on prendre pour argent comptant l’affirmation du président de la République – une affirmation immédiatement démultipliée par les communicants de la macronie – qui veut voir dans l’accord au forceps de Bruxelles l’événement fondateur d’une nouvelle étape de la construction communautaire, en bref un saut décisif vers une Europe fédérale ? En décortiquant tous les éléments de la négociation et les positions des uns et des autres, on ne découvre cependant aucune motivation explicitement fédéraliste chez les négociateurs. Le « moment hamiltonien » [1] que d’aucuns vont vouloir célébrer n’a pas eu lieu, non pas en raison de l’âpreté de discussions qui sont toujours difficiles quand les porte-monnaie doivent s’ouvrir, mais parce que l’horizon fédéral n’était présent que dans la phraséologie macronienne ou celle d’idéalistes impénitents. [2]
Sur ce terrain-là, celui de la mutation politique et institutionnelle, la chancelière s’est bien gardée de suivre notre président. Et pour cause : l’Allemagne a certes accepté, finalement, une mutualisation de la dette depuis longtemps réclamée par Paris, innovation qui verra la Commission s’endetter pour le compte de l’Union et intervenir au-delà de ce qu’un budget communautaire trop contraint permettait jusqu’ici ; mais cette acceptation de Berlin ne reflète en rien une soudaine conversion fédéraliste. Beaucoup plus prosaïquement, un effondrement possible des économies voisines – et d’abord de l’italienne – pouvant compromettre la vitalité économique de la République fédérale, il convenait de dégager au moindre coût des moyens pour aider au mieux ces économies menacées.
Certains rétorqueront que de grandes avancées politiques et institutionnelles ont souvent été déterminées par des micro-événements dont la portée ne s’était révélée qu’ultérieurement. C’est sans doute vrai, mais encore aurait-il fallu qu’un terreau favorable à des avancées institutionnelles fondamentales ait été préalablement préparé. Or qu’en est-il aujourd’hui de tous les fronts politiques et sécuritaires où devraient se construire des avancées communes préalables pour que des engagements nationaux convergents et solides sur un réel projet fédéraliste puissent ensuite prendre corps ? Ni sur les relations avec les Etats-Unis, ni sur les relations avec la Russie, ni sur la défense des frontières Sud de l’Union européenne, ni…, ni…, ni même sur les visions de la démocratie, on ne constate des intérêts immédiats vraiment convergents, des sensibilités et des disponibilités à un partage effectif des efforts pour doter l’Union de réels pouvoirs régaliens. Les discours convenus sur l’identité européenne et la vitalité d’un projet qui allierait performance économique et promotion de valeurs à vocation universelle sonnent de plus en plus creux. L’accord financier qui vient d’intervenir ne dénoue qu’à la marge le réseau des impossibilités plombant un projet européen mal fondé. Il ne le peut parce qu’il s’inscrit dans l’étroite continuité d’une démarche qui a prévalu depuis l’Europe des Six, une démarche fondée sur l’idée que l’intégration des marchés et la simple promotion de leur dynamique aboutiront mécaniquement à une demande d’intégration des sociétés. Ce que l’on veut sauver aujourd’hui c’est cette Europe des marchés, car l’imbrication des économies est telle que l’effondrement de l’une d’elles compromettrait, on l’a vu, l’avenir de la plus dynamique, l’allemande, et en cascade celui de toutes les autres.

Prolongeons l’interrogation : et si, loin d’être un acte de confiance en l’avenir et dans la capacité d’Etats membres très différents de surmonter l’entropie qui guettait déjà l’Union, le fameux pas fédéral que l’on célèbre à Paris n’était qu’une tentative désespérée pour freiner la dérive d’un navire qui prenait déjà l’eau de toute part ? Lors de la crise déclenchée par les « subprimes », la zone euro avait été menacée, mais les acrobaties de la BCE avaient permis de colmater les brèches. Aujourd’hui, alors que les butoirs budgétaires de la zone ont sauté, le marché commun demeure néanmoins menacé… L’accord intervenu à Bruxelles pourrait n’ajouter qu’un énième pansement sur le corps mal en point de l’Union européenne.

Faisons un pas de plus : bienvenu dans l’immédiat pour les raisons conjoncturelles évoquées plus haut, cet accord ne retardera-t-il pas indûment la remise à plat que le projet européen appelle, et d’abord sur le plan monétaire ? Un rétro-glissement de l’Euro de « monnaie unique » vers une « monnaie commune » ne permettrait-il pas une flexibilité minimale entre des économies européennes inégalement performantes et appelées durablement à diverger malgré le ballon d’oxygène qui va leur être accordé ? La sauvegarde de l’unité du marché européen, aujourd’hui prioritaire, n’est-elle pas désormais à ce prix ? Il peut être indispensable de reculer pour mieux sauter, et le repli sur une forme de SME (le Système monétaire européen d’autrefois) pourrait aujourd’hui être œuvre de sagesse. [3]Lors du « Discours de la Sorbonne » [4]
, au demeurant dans la droite ligne de Maastricht, Emmanuel Macron avait voulu fixer de hautes ambitions européennes sur la sécurité, la défense, la Zone Euro, la régulation de l’économie globalisée… Trois ans après ce discours, rien ou presque n’a été atteint. Les décisions du récent Sommet empêcheront peut-être que l’Union se défasse dans le désordre, mais il reste toujours à construire, une à une, des convergences politiques essentielles, des visions d’avenir qui ne sont toujours pas en partage.
Ce travail patient, loin de toute envolée lyrique, peut seul convaincre les États les plus réticents, les plus timorés, de s’affranchir des alliances–dépendances extérieures qui les sécurisent aujourd’hui pour miser sur une Union européenne à l’assise devenue plus fiable. Plus fiable et plus forte parce que, loin des illusions fédéralistes qui masquent les rapports de force brutaux de l’ordo-libéralisme, elle serait réorientée vers un avenir politique confédéral.
RB
21.07.2020

[1Homme politique, fondateur du Parti fédéraliste, Secrétaire au Trésor, Alexander Hamilton (1757-1804) eut une fonction motrice dans la conception et les débuts du système fédéral américain.

[2Emporté par l’enthousiasme, l’historien Sylvain Kahn, professeur à Sciences Po et auteur d’une « Histoire de la construction de l’Europe depuis 1945 », écrit : L’Union européenne est maintenant un État (Le Monde du 22 juillet 2020).

[3Entre autres, un Jean-Pierre Chevènement y serait favorable, tout en recommandant « la prudence et le pragmatisme ». Il se situe par ailleurs dans une démarche de refondation du projet européen beaucoup plus ambitieuse : « …notre but doit-être de substituer à l’Europe de Maastricht, défectueuse à tous égards, une autre Europe, bâtie sur ces concepts solides – la nation, la démocratie, l’indépendance – et capable de tenir la route dans un monde qui sera dominé par des rapports de force impitoyables » (In : « Front populaire », été 2020).

[4Discours du 26 septembre 2017 : « Initiative pour l’Europe - Pour une Europe souveraine, unie, démocratique ».



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